Peau de cochon : le film fou, intime et génial de Philippe Katerine qu’il faut absolument voir sur Arte
Il existe des films impossibles à classer. Des objets mutants, bricolés, fragiles, dérangeants, parfois techniquement imparfaits mais traversés par quelque chose de rare : une liberté totale. Peau de cochon (2004), réalisé par Philippe Katerine bien avant que le grand public ne transforme le chanteur en personnage pop absurde et médiatique, appartient précisément à cette catégorie. Et le voir aujourd’hui sur Arte produit une étrange sensation : celle de découvrir le cerveau brut d’un futur phénomène culturel français, encore totalement sauvage, sans filtre, sans stratégie, sans image de marque. Juste un homme, une caméra DV, ses proches, ses obsessions, ses névroses, ses délires et sa poésie tordue.
Le film est construit comme une succession de douze séquences filmées dans une esthétique DV ultra rudimentaire typique du début des années 2000. Mais cette pauvreté technique devient rapidement une force. L’image sale, tremblante, presque intime à l’excès, donne au film un aspect de journal mental dégénéré, de carnet de croquis filmé où tout semble pouvoir arriver. Chez beaucoup d’autres, cela tournerait au narcissisme arty insupportable. Chez Katerine, cela devient fascinant parce qu’il possède cette chose rarissime : une capacité à rendre le malaise drôle et le ridicule profondément humain.
Peau de cochon ressemble parfois à un home movie malade, parfois à une performance d’art contemporain, parfois à une émission pirate filmée à trois heures du matin par des gens qui auraient trop lu les situationnistes, trop regardé la télévision et trop réfléchi au vide contemporain.
C’est absurde, sexuel, provocateur, vulgaire par moments, puis soudain extrêmement touchant. Le film ose des ruptures de ton permanentes. Une scène peut faire rire par son grotesque avant de devenir profondément triste trente secondes plus tard. Katerine filme ses proches comme il filmerait des créatures étranges perdues dans un théâtre mental. Il y a quelque chose d’à la fois tendre et cruel dans son regard. Et surtout une immense liberté de création.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est à quel point ce film annonçait déjà tout le personnage Katerine. Son goût pour le décalage, l’anti-jeu, la gêne, le faux amateurisme, la poésie absurde, les corps ordinaires, les silences bizarres, les comportements déviants, les dialogues qui semblent improvisés sous sédatifs. Mais ici, contrairement à certaines productions plus récentes parfois un peu trop conscientes de leur propre excentricité, tout semble encore brut, instinctif, presque inconscient. Le film n’essaie pas d’être étrange : il l’est naturellement.
On pense parfois au cinéma underground américain, à certains essais vidéos de John Waters, à l’esprit des premiers films DV expérimentaux européens, voire à des fragments de télé-réalité qui auraient muté sous LSD. Mais Peau de cochon reste profondément français dans son rapport au ridicule, au quotidien et à la parole.
C’est un cinéma de l’inconfort, de l’ennui transformé en matière poétique, du ratage sublimé.
Le plus étonnant reste peut-être la pertinence du film vingt ans plus tard. À l’époque des contenus calibrés, des identités numériques ultra contrôlées et des artistes obsédés par leur image, revoir un objet aussi libre, aussi maladroit, aussi personnel fait presque l’effet d’un choc. Peau de cochon ne cherche jamais à séduire. Il ne cherche même pas à être compris. Et c’est précisément ce qui le rend précieux. Le film conserve une puissance de contamination mentale rare.
On en ressort amusé, mal à l’aise, intrigué, parfois franchement perturbé, mais certainement pas indifférent.
C’est exactement le genre d’œuvre qui divise profondément : certains trouveront cela insupportable, narcissique, amateur ou grotesque. D’autres y verront un petit bijou d’avant-garde bricolée et de liberté artistique totale. Mais dans un paysage culturel souvent anesthésié, un film capable de provoquer une réaction aussi forte possède déjà quelque chose de précieux.
Oui, Peau de cochon est un film fou. Désordonné. Intime. Dérangeant. Créatif. Drôle. Stupide parfois. Génial souvent. Et surtout vivant. Un véritable OVNI du cinéma français du début des années 2000. À voir absolument.
Réalisation : Philippe Katerine
Scénario : Philippe Katerine
Image : tournage en vidéo DV volontairement brute et artisanale
Montage : Philippe Katerine et collaborateurs proches
Musique : univers sonore lié aux expérimentations musicales de Katerine
Année : 2004
Format : long métrage expérimental / comédie underground / film d’art vidéo inclassable
Le film a notamment été remarqué dans plusieurs circuits alternatifs et festivals pour son ton totalement libre, provocateur et anti-formaté. Aujourd’hui encore, Peau de cochon reste une petite merveille du cinéma français indépendant des années 2000.
