SYNESTHÉSIE : JE NE PENSE PAS EN MOTS, JE PENSE EN TABLEAUX.
Mon monde est étrange. Je ne pense pas en mots, je pense en tableaux.
C’est singulier. Difficile à traduire. Chaque phrase que j’entends, se déploie en formes et en couleurs, comme si le langage avait besoin de peindre pour exister.
Je n’habite pas tout à fait le même monde que les autres. Ou peut-être que si, mais je ne le vois pas de la même manière.
Pour ne pas me sentir apeurée de moi-même, de ce que je perçois, je dois tout analyser, tout comprendre, tout intégrer. Je créer alors, mes propres repères. Des barrières invisibles pour ne pas me noyer. Pour me protéger de mes capacités visuelles et sensorielles. Mes rituels ne sont que des filets de sécurité. Des « garde-fou » pour des sensations bien réelles.
Tout est pensé. J’ai mes habitudes de rues. Je prends toujours les mêmes chemins. La structure est toujours identique. Un cadre nécessaire quand tout le reste diffère, se libère et se déploie majestueusement.
Le monde, pour moi, est une toile en mouvement permanent.
Je l’observe comme je contemple une peinture. Tout devient dessin. Tout nourrit mon imagination : les personnages que je croise, les odeurs que je dissèque de manière automatique, la lumière que je capture instantanément dans mes globes oculaires.
Chez moi, les mots ne sont jamais seuls. Ils ne me parlent pas, ils apparaissent. Ils arrivent accompagnés, chargés d’images, de formes, de lumières.
Un mot ne se contente pas de dire : il montre. Il déplie une scène, une couleur, un mouvement.
Dire « arbre », ce n’est pas un son. C’est une silhouette qui se dessine, qui s’élève dans ma tête, une écorce que je peux presque toucher, un vert, un ocre, des couleurs que je visualise très nettement.
Les phrases deviennent des paysages. Elles s’étirent comme des chemins, ondules comme des rivières, éclatent parfois comme des ciels d’orage.
Je ne lis pas, je traverse.
Je voyage.
Les bicyclettes, le métro, les architectures, les magasins, tout est rythme, vibration, tempo, couleurs et formes graphiques.
Je visualise tout en image et en couleurs. Tout se dépose dans mon ailleurs. Je vis dans un atelier invisible où chaque sensation devient matière.
Les couleurs ne sont jamais silencieuses. Elles vibrent, murmurent, parfois crient.
Elles ne se taisent jamais.
Le jaune clair, presque fragile, comme un rire.
Le bleu résonne profondément, une note longue qui apaise et enveloppe.
Le rouge, lui, pulse. Il bat. Il tape, il tambourine contre mes tempes comme un coeur trop puissant.
Tout dialogue, tout se répond.
Les sons peignent. Les images chantent.
Mes idées prennent des formes avant de prendre du sens. Comprendre, c’est voir. Ressentir, c’est entendre des couleurs.
Le monde est une partition invisible où chaque sensation emprunte le langage d’une autre.
Mon esprit ne classe pas, il compose.
Souvent, c’est déroutant. Rien n’est abstrait : tout est image, texture, lumière.
Trop riche, trop dense, trop vibrant pour être simplement posé.
Mais c’est aussi une forme de magie tranquille, celle de vivre dans une réalité augmentée par mon imaginaire. Je n’habite pas un monde de concepts, mais un monde de peintres.
Dans cet autre monde rien n’est figé. Tout devient création. Il est profondément artistique, comme si chaque instant cherchait à devenir un oeuvre, et que moi, simplement, j’en étais le témoin aux sens démultipliés.
Et dans ce monde-là, même le silence a une couleur.
