Syndrome d’Asperger : Chronique de monde en décalage.
Je vis légèrement en décalage. Pas ailleurs, pas absente, juste… après. Mon intérieur ne parle pas la langue de l’instant.
Je suis entre la non-réaction et l’hyper-réaction. Le monde arrive jusqu’à moi, mais il met du temps à se déposer. Sur le moment il ne se passe rien. Mon corps se braque, comme une absence de l’instant.
Ce que je ressens, m’échappe au moment même où ça naît. Les mots passent, les gestes se font, les visages parlent, et moi, je reste là, au bord de l’instant, comme si quelque chose en moi avait besoin d’un autre rythme. Les gens parlent, rient, se vexent, mais moi je suis dans un monde parallèle.
Présente et absente à la fois. Ce présent étrange, me traverse sans me laisser le temps de répondre.
En moi, il n’y a rien dans l’instant. Pas le moindre soupçon d’émotion.
Une sorte d’ anesthésie de mon être. Mon intérieur ne parle pas la langue de votre temps.
Je comprends, mais plus tard. J’analyse, je note, je sens intellectuellement qu’il devrait y avoir quelque chose. Mais, je mets du temps à habiter ce que je vis. Je suis traversée avant de me comprendre. Mes émotions prennent des chemins que le temps ne connaît pas. Un autre chemin, invisible pour vous, mais existant pour moi.
Je me découvre toujours après coup.
La joie, la gêne, la colère, tout cela reste théorique. C’est comme lire la météo sans sentir le vent. Voir qu’il pleut mais ne pas ressentir la pluie.
Je comprends quand tout le monde a déjà oublié.
Je vis en différé, comme une voix qui arrive après l’écho.
Les émotions prennent un détour. Elles ne surgissent pas au moment attendu. Elles glissent, s’enfoncent, se cachent parfois… puis remontent, intactes, entières, mais quand tout semble terminé.
Mes émotions ont des couleurs que personne ne voit au moment où elles naissent.
Le monde va vite. Moi, je vais profond. Je perçois en couches, le monde attend une surface. Sans prévenir, ça arrive. Pas doucement. Pas progressivement. Ça tombe d’un coup, comme si le système avait accumulé sans rien dire et décidait soudain de tout libérer. Une phrase entendue deux heures plus tôt devient tranchante maintenant. Un détail insignifiant prend un poids énorme. L’émotion est comme compressée, pour être relâchée d’un bloc.
Alors je revis. Je ressens après coup ce que je n’ai pas su nommer sur le moment.
Il n’y a plus d’analyse. Juste une vague brute. Trop forte pour être décortiquée. Trop rapide pour être nommée. Ça peut être une colère foudroyante qui n’avait pas existé avant, ou une tristesse disproportionnée, ou même une joie intense mais presque inconfortable.
Cela monte en moi comme un volcan, ça bouillonne très vite. Cela peut être une colère de déception liée à l’attitude des autres souvent, ou une colère liée à un changement de programme. Je suis alors prise de panique, par surprise du monde.
L’imprévu résonne en moi comme un danger. Je vis l’apocalypse émotionnel. Je ne contrôle plus rien, je me sens en danger.
En survie de mon être tout entier. Ce que je ressens ne se dit pas : ça se déploie.
Ce décalage rend tout confus. Parce que le monde, lui, est déjà passé à autre chose.
Je ressens demain ce que j’aurais dû sentir hier.
Les autres ont réagi, digéré, oublié. Moi, je commence seulement. C’est comme répondre à une conversation qui n’existe plus.
On peut douter de mes émotions parce qu’elles arrivent en différé.
On me parle, on attend une réponse, une réaction, une évidence. Mais à l’intérieur, c’est plus lent, plus vaste, plus flou aussi. Comme si mon esprit cherchait d’abord à comprendre les contours avant de pouvoir habiter ce qu’il ressent. On attend de moi une réponse quand j’ai encore une question.
Être ainsi, c’est parfois être à côté du mouvement. Pas en dehors, mais pas tout à fait dedans non plus.
Je suis sur ce fil.
Et ce décalage, invisible pour les autres, complique les choses simples. Répondre au bon moment, comprendre ce qui se joue entre les lignes, sentir ce qui est attendu sans qu’on le dise. Les autres avancent, moi je traduis. Le monde me demande de suivre alors que moi j’apprends à rejoindre.
Je cherche, souvent.
Je traduis.
Je tente de rejoindre.
Parfois, je me perds un peu dans cet effort.
Je suis en lien, mais sur une autre fréquence.
On appelle cela syndrome d’Asperger. Moi, j’appelle cela une autre temporalité.
Un mot posé sur une manière d’être au monde. Mais le mot ne dit pas tout. Il ne dit pas ce léger retard de coeur. Il ne dit pas ces émotions qui arrivent en différé, comme une marée qui ne suit pas l’heure. Il ne dit pas cette difficulté à comprendre ce qui se passe moi, au moment même où cela se passe. Mon cerveau n’est pas en retard. Il explore autrement.
Alors j’apprends.
J’apprends à accepter ce rythme. À ne pas me juger trop vite. À laisser venir ce qui met du temps à émerger.
Parce que dans ce décalage, il y a aussi une autre forme de présence. Une manière plus profonde, peut-être, d’entrer en relation quand enfin tout en moi s’aligne.
Je ne suis pas en retard. Je suis autrement accordée.
