Pourquoi certains voyagent à l’étranger… et n’en comprennent absolument rien

Pourquoi certains voyagent à l'étranger… et n'en comprennent absolument rien

Voyager ne signifie pas comprendre. Prendre un avion, dormir dans un hôtel, poster trois photos devant un monument ou raconter qu’on “connaît” un pays parce qu’on y a passé une semaine ne constitue pas une expérience profonde. C’est même parfois l’inverse : certains voyagent énormément et ne comprennent rien. Ni l’âme du pays, ni son histoire, ni ses blessures, ni ses contradictions. Ils reviennent avec des clichés, des certitudes, parfois une arrogance nouvelle. Comme si le simple fait d’avoir “été là-bas” leur donnait un brevet d’expertise.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.
💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Publicité

Le phénomène est ancien mais semble amplifié par l’ère des réseaux sociaux. Le voyage est devenu pour certains un décor, une mise en scène de soi. On ne part plus toujours pour découvrir mais pour montrer qu’on part. On ne cherche plus forcément à rencontrer l’autre mais à se photographier devant lui. Le pays devient un fond d’écran. Une consommation esthétique. Une collection de preuves sociales.

Ces voyageurs-là traversent des villes sans les lire. Ils mangent sans comprendre ce qu’ils mangent. Ils photographient des visages sans connaître les histoires. Ils visitent des lieux sacrés comme on visite un parc d’attractions. Ils consomment du folklore comme on consomme une animation. Puis ils reviennent en disant : “Les gens là-bas sont comme ci”, “les femmes sont comme ça”, “la mentalité est étrange”, “ils sont en retard”, “ils ne savent pas s’organiser”… comme si quelques jours suffisaient à saisir des siècles de civilisation.

Il y a parfois, derrière cela, une forme de regard post-colonial. Une manière implicite de juger l’autre à l’aune de ses propres normes. Le pays visité devient un objet d’évaluation. On compare tout à “chez nous”. On note. On classe. On corrige mentalement. On s’étonne que les choses ne fonctionnent pas “comme en Europe” ou “comme en France”. On regarde les populations locales avec une curiosité condescendante ou paternaliste. On croit découvrir un “retard” là où il y a simplement une autre logique culturelle, économique ou historique.

Ce réflexe est parfois inconscient. Il ne s’agit pas toujours de racisme ou de mépris volontaire. Il s’agit souvent d’un manque de profondeur. D’un manque de culture historique, géopolitique, religieuse, anthropologique. On visite l’Inde sans rien savoir du système des castes, des religions ou du poids de la colonisation britannique. On va au Liban sans comprendre les fractures confessionnelles et la guerre. On traverse le Maroc sans saisir le rapport au roi, à la famille ou au sacré. On “fait” le Japon sans comprendre le rapport au groupe, à l’honneur ou au silence.

Le tourisme de masse accentue cette superficialité. Les circuits organisés fabriquent une illusion de découverte alors qu’ils filtrent tout. On ne voit que ce qu’on nous montre. On dort entre touristes. On mange entre touristes. On parle sa langue. On ne fréquente que les quartiers faits pour les touristes. Puis on affirme “connaître” le pays.
Connaître un pays demande autre chose. Du temps. De l’humilité. De l’écoute. Lire son histoire avant de partir. Comprendre ses drames. S’intéresser à ses écrivains, ses films, sa musique, sa politique, ses traumatismes. Parler avec des habitants sans vouloir leur expliquer leur propre pays. Accepter de ne pas tout comprendre. Revenir avec plus de questions que de certitudes.

Les vrais voyageurs reviennent souvent plus nuancés, parfois plus silencieux. Ils savent qu’un pays est un labyrinthe. Qu’une ville a mille visages. Que l’on peut vivre dix ans quelque part sans en saisir tous les codes. Les faux voyageurs, eux, reviennent avec des généralités. Des phrases définitives. Et souvent cette phrase ridicule : “Moi, je connais.”

Voyager devrait être une école du doute et de la modestie. Pour certains, cela devient malheureusement une école de l’ego.
Et c’est peut-être la différence fondamentale entre voir un pays… et le rencontrer.

Publicité
le 26/04/2026
Impression
Publicité
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment