Dans le cerveau d’une neuroatypique

Dans le cerveau d'une neuroatypique

À l’intérieur de mon enveloppe corporelle rigide, une terre sensorielle subsiste. Il y a un labyrinthe fait de pensées, de concepts. Chaque pore de ma peau tremble, vibre, au rythme des sons et des lumières changeantes. Un battement de coeur extérieur résonne jusque dans mes articulations. Chaque souffle de vent devient une mélodie complexe. Les couleurs sont amplifiées, le vert des feuilles, le bleu du ciel, le gris du béton, tout détient un signal précis que je décortique instinctivement.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.
💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.

Mon cerveau est un paysage secret, chaque pensée est une étoile et un caillou devient précieux. Il faut m’approcher avec patience et délicatesse, comme on marche dans une forêt à la météo mouvante. Mes idées, mes sensations, sont des rivières qui coulent selon leurs propres règles, souvent parallèles à celles des autres esprits.

Dans ma tête, les sons, les couleurs, les émotions, se répètent en motifs précis. Une somptueuse et gigantesque mosaïque invisible aux yeux des passants.

Les sons s’entrelacent comme des cordes : le claquement d’une porte est un rythme, un repère. Les voix humaines s’entendent comme des couches : certaines claires, certaines lointaines, chacune exigeant une attention particulière pour ne pas que je me perde dans le flux.

Moi, je suis celle qui prend le temps d’écouter le murmure des circuits, de noter le scintillement de chaque connexion. Je fonctionne par éclairs de curiosité et blocs d’attention. J’explore le monde avec une minutie passionnée et une constance silencieuse.

Je suis la photographe d’un sommet enneigé avec les yeux d’une fourmi. Chaque détail compte, chaque frémissement a son importance. En moi rien n’est jamais désordonné : mon ordre est intime et cohérent selon mes propres lois. Ayez conscience de ma bienheureuse singularité neurologique. Observez ma différence avec respect car derrière ce visage, ce regard attentif et lucide je protège et camoufle en secret une toute autre planète sensorielle.

Mon cerveau enregistre, observe, des panoramas de dessins, de couleurs et de lignes qui se trouvent dans la nature Tout est classé, ordonné, structuré dans ma bibliothèque mentale. Je vois chaque subtilité, chaque parcelle colorée, je vois des peintures à chaque mètre carré. Mon regard décrypte chaque couleur qu’il dépose sur sa palette invisible. Je dissèque, j’ingurgite. Tous mes sens absorbent la vie, l’instant, le moment.

C’est plus incisif qu’une caméra ou un appareil photo. C’est ici que prend sens la force de ma différence mentale. Ma concentration m’isole du monde, des êtres souvent. Je suis comme hypnotisée par un ailleurs, une vie de couleurs et de formes. Ainsi, je plonge régulièrement dans les profondeurs de galeries terrestres colorées.

Je me remplis, je m’enivre, je me gave, je me perfuse, je m’injecte, je suis une transfusée de couleurs, de formes, de graphismes et de matière. Je suis envahie par des territoires imaginaires qui se dessinent dans mon esprit.

Et quand la nuit tombe, mon cerveau ne s’arrête jamais, il continue à trier les motifs, à classer les sons, à explorer des chemins invisibles. Mon univers est fragile, exigeant et demande de la patience. Je suis une collectionneuse de beautés innommables, impalpables, immatérielles, silencieuses et infinies. Je vois tout à travers le prisme d’un kaléidoscope de détails et de sens.

Tout se décompose, tout est en mille images, des puzzles de sensations. Je suis dans l’urgence de métamorphoser, l’éclaté, le chaos en logique poétique.

le 07/04/2026
Impression