Michel Onfray, la dérive d’un esprit libre devenu prévisible
Il y a chez certains intellectuels une trajectoire qui ressemble à une promesse tenue. Et chez d’autres, plus rares, une forme de glissement silencieux, presque imperceptible au début, puis brutalement évident. Michel Onfray appartient désormais, pour beaucoup, à cette seconde catégorie.
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Longtemps, Onfray a incarné une figure singulière dans le paysage intellectuel français : libertaire, hédoniste, anti-système, mais profondément ancrée dans une critique sociale héritée de la gauche. Il ne plaisait pas à tout le monde, mais il dérangeait avec une cohérence. Il y avait une colonne vertébrale, une exigence, une forme de radicalité qui, même contestable, restait lisible.
Ce qui trouble aujourd’hui, ce n’est pas tant qu’il ait évolué — tout penseur digne de ce nom évolue — mais la nature de cette évolution. Quelque chose s’est déplacé. Le regard s’est durci. Le discours s’est simplifié. Et surtout, la cible a changé.
Depuis quelques années, Onfray semble avoir quitté la complexité pour le réflexe. Là où il déconstruisait, il assène. Là où il questionnait, il tranche. Son propos, autrefois nourri de nuances, épouse désormais des lignes de fracture plus grossières : peuple contre élites, bon sens contre idéologie, identité contre dissolution. Des thèmes légitimes en soi, mais dont il adopte désormais les codes les plus attendus, les plus immédiatement récupérables.
C’est peut-être là que réside la vraie déception : dans cette impression qu’un esprit libre s’est peu à peu enfermé dans une grille de lecture qu’il aurait autrefois combattue. Le penseur iconoclaste est devenu prévisible. Et dans le monde des idées, la prévisibilité est une forme de renoncement.
On pourrait y voir une fatigue, une lassitude face à un monde qui change trop vite. Ou au contraire une stratégie consciente : occuper un espace laissé vacant, séduire un nouveau public, exister autrement dans un paysage médiatique saturé. Mais quelle que soit l’explication, le résultat est là : une parole qui ne surprend plus, qui ne dérange plus les bonnes personnes.
Le plus troublant n’est pas qu’il critique la gauche, elle en a besoin, mais qu’il semble avoir abandonné ce qui faisait la sienne, une méfiance viscérale envers les simplifications, les assignations, les récits trop propres. À force de dénoncer les dogmes, il paraît en avoir adopté d’autres.
Ce basculement n’est pas seulement politique. Il est presque esthétique. Le style lui-même a changé : plus frontal, plus tranchant, parfois plus outrancier. Comme si la pensée avait cédé du terrain à la posture.
Alors oui, il reste chez Onfray des éclats, des intuitions, des phrases qui rappellent ce qu’il a été. Mais elles apparaissent désormais comme des vestiges, des survivances d’un moment où la pensée cherchait encore à ouvrir plutôt qu’à conclure.
La déception, au fond, n’est pas idéologique. Elle est intellectuelle. Elle tient à ce sentiment qu’un homme qui refusait les appartenances s’est peu à peu laissé définir par elles. Et qu’en perdant cette liberté, il a perdu ce qui le rendait indispensable.
Il y a quelque chose de profondément mélancolique dans ce type de trajectoire. Non pas parce qu’un homme change, c’est inévitable, mais parce qu’il devient, à force de certitudes, exactement ce qu’il prétendait ne jamais être.
