Des petits cailloux blancs jusqu’à la mère.
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art ou d’ailleurs, morts ou bien vifs.)
C’est la période des fêtes. Je déteste ces moments. Les dates d’anniversaires et les fêtes rituelles n’ont rien de simple pour moi. Non pas que je manque de coeur mais parce que j’ai un excès de conscience, je me sens à côté, en décalage avec les émotions des autres.
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Ce ne sont pas des moments neutres ou joyeux par défaut, ce sont des objets sociaux chargés, ambigus et exigeants. Je ne sais pas quand appeler ou écrire, quoi dire, ni trop ou pas assez, comment le dire, quoi offrir. Je suis désemparée, je perds mes capacités, je suis incapable de réfléchir, je me sens submergée par un affect indomptable, je ne contrôle plus rien en moi. Les dates sont abstraites et je me sens détachée de ces émotions.
L’amour, l’attachement je l’ai mais il ne synchronise pas avec le calendrier du monde. Je peux profondément aimer quelqu’un et oublier une date, elle s’efface malgré moi de ma mémoire alors que le lien lui, n’est pas affaibli.
Les fêtes, les réunions familiales ou amicales m’imposent une émotion, or mes émotions ne se déclenchent pas sur commande et cela provoque en moi un blocage, un malaise et par conséquent, un rejet du rituel.
Evidemment une forte et terrifiante culpabilité survient après-coup. Je préfère ne rien faire que de faire faux ou alors quand je fais c’est régulièrement inadapté ou maladroit. On me le fait remarquer, cela en devient encore plus douloureux, honteux.
Le silence chez moi, devient une protection et non un désintérêt. Les fêtes, les rendez-vous de groupe, c’est du bruit, de la foule, des interactions multiples et des moments longs, trop longs.
Je suis fracassée émotionnellement, terrassée de mon incapacité à gérer, et épuisée à l’avance. Plus la relation compte plus la pression est forte. Plus j’aime, plus j’ai peur de rater et plus je me bloque. C’est tragique, on pense à tort que c’est de l’indifférence alors que je ressens trop intensément.
J’entends la bouilloire se mettre en mode « chauffe ». Une porte de placard claque dans la cuisine.
Tu prendras aussi une infusion Juliette ?
Moi : Maman ??!!
Elle : Oui ma fille. Dis-moi, je ne t’ai pas vu à mon enterrement ?? Est-ce que tu ne m’aimais pas suffisamment ou est-ce parce que tu m’aimais trop…intensément ?
Moi : C’était l’ultime rendez-vous maman. Celui que personne n’est prêt à vivre. Aucune préparation psychologique ne peut te dire comment tu vas te sentir le jour ou tu perds ta mère, la femme de ta vie, celle qui est à l’origine de ta venue sur terre. Pour ma part, le temps s’est figé dans un bloc de glace. Les couleurs ont disparues, les parfums, les saisons, les sensations.
Elle : Tu en as choqué plus d’un, tu sais…
C’est beau ce que tu as fais sur ma tombe Juliette. C’est poétique, pudique, simple, j’aime. Tu sais, je t’aime ma fille même si tu ne réagis pas comme tout le monde. En vérité, tout cela n’a pas beaucoup d’importance. Il nous reste l’amour, les souvenirs. Et je t’avoue qu’au fond de mon cercueil les convenances sociales n’ont plus aucune saveur.
Moi : J’agis autrement, je fais autrement, je ressens autrement, mais il y a une chose dont je suis certaine maman, c’est que je me recueille au près de ta sépulture, souvent, discrètement, intensément. Ce temps suspendu, ce rendez-vous d’un dialogue silencieux fait fondre petit à petit le bloc de glace qui emprisonnait le goût de ma vie.
Maman : En toi je vis encore ma fille, ne l’oublies pas.
