Drame au Louvre, un cheval fou entre dans le musée (La Joconde)
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Je recherche l’émotion, la vibration constante, partout tout autour de moi, dans le quotidien, dans mes rencontres et surtout je n’aime pas parler de moi. Je me sens en danger. J’aime écouter l’autre si c’est profond, intellectuellement intense. Je sais prendre mais je ne sais pas donner.
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Me raconter en tant que « personne » me parait abstrait, souvent artificiel et pourtant c’est ce que je fais quand j’écris. Ecrire c’est se sentir écouté. Chercher le mot juste pour dire vrai. J’ai une pudeur profonde, une sorte de timidité intérieure qui peut-être prise pour de la froideur, on peut aussi me trouver hautaine. Je suis dans mon monde, je me protège car tout me semble violent.
La lumière artificielle, les bruits, les odeurs, les regards, les silhouettes, je prends tout de plein fouet. Je n’ai pas de filtre, j’ai donc appris à faire silence, à sourire en retour. Je ne suis qu’émotions, sensations, ressentis. C’est beaucoup trop, ça coule dans mes veines, ça tape dans mon coeur, ça choque mon cerveau. Sortir les mots c’est ouvrir une digue émotionnelle. Un barrage qui s’effondre, c’est un risque, une perte de contrôle, un potentiel danger. Je contiens toutes mes émotions à la laisse.
Je suis ce cheval sauvage attaché dans un manège mais j’en suis aussi le maître qui ne libère pas. Je contiens, je maîtrise, je choisie le moment et les spectateurs. Les codes sociaux pour moi sont opaques. Que faut-il dire ? Jusqu’où ? À quel moment ? Avec quel ton ? L’incertitude est telle que le silence devient ma stratégie de protection.
« Le silence mais aussi le sourire ma belle ! Et je sais de quoi je parle ! »
Moi : Mais qu’est-ce que tu fais là Mona Lisa ?? Tu n’avais pas rendez-vous avec le monde entier ?
La Joconde : J’avais envie de faire comme toi : choisir enfin le moment et les spectateurs. On m’impose de sourire chaque jour à des gens que je ne souhaite pas forcément avoir en face de moi tu sais. Nous sommes de magnifiques jumelles symboliques de l’illusionnisme social !
Moi : Oui, cela dit notre sourire est ambigu volontairement. C’est une forme de protection. Une sorte de demi sourire, il est retenu, intérieur. C’est un sourire qui pense.
La Joconde : Pour tout te dire Juliette, j’ai demandé à Léonard de prendre le temps de superposer des couches extrêmement fines de peinture pour éviter que mes lignes de bouche soient trop nettes.
Moi : Ah ben il ne t’as pas raté ! Il est fort ce Léonard quand on y pense ! Il t’as fait émerger un sourire sans le dessiner. Fais- voir ? (Elle s’approche de mon visage )
Prestigieux ! Il n’y a aucune frontière claire entre la lumière et l’ombre.
La Joconde : Oui, j’en suis très fière. Il m’a fait un sourire atmosphérique, pas graphique, il flotte. Le meilleur chirurgien esthétique du XVIe siècle !
Moi : Ah… mais ce n’est plus un sourire qu’il t’a peint Mona ! C’est un phénomène !
(Nous rions de notre fraîche complicité)
La Joconde : Tu sais, les gens pensent que mon sourire cache un mystère, un secret caché parce qu’il change avec le regard du spectateur. Il est devenu mystérieux parce qu’il est instable, alors qu’en réalité il ne vient que de la maîtrise extrême du flou et de la lumière !
Moi : Je crois que ton sourire te dépasse Mona. Il est devenu une expérience visuelle. Rien de magique en somme. C’est de la science de la perception avant l’heure. Une sorte d’illusion d’optique brillantissime. Selon l’endroit où l’on fixe ton regard Mona, ton sourire diffère.
La Joconde : Oui ! C’est génial ! Je m’amuse beaucoup à duper le monde, comme toi d’ailleurs. Tu rentres dans un rôle social avec ton sourire Juliette. Mais moi, si tu regardes mes yeux mon sourire sera plus prononcé alors que si tu fixes ma bouche il va s’effacer.
Moi : Oui c’est vrai, je n’ai qu’un seul sourire, mais moi Mona, j’ai la liberté de choisir d’être entourée ou non.
La Joconde : La singularité peut parfois trop émerveiller le monde et t’enchaîner pour l’éternité.
Mona Lisa, aussi appelée La Joconde, est le célèbre portrait peint vers 1503-1506 par Leonardo da Vinci.
Le tableau représenterait Lisa Gherardini, épouse d’un marchand florentin.
Son sourire énigmatique et la subtilité du sfumato en ont fait l’une des œuvres les plus étudiées de l’histoire de l’art.
Conservée au Musée du Louvre, elle est aujourd’hui le tableau le plus célèbre et le plus visité du monde.
