Quelles peurs fondamentales se cachent derrière la diabolisation de La France insoumise ?
On peut être en désaccord profond avec La France insoumise. On peut contester son programme, son style, ses méthodes. C’est le jeu démocratique. Mais lorsque la critique se transforme en disqualification permanente, lorsque l’accusation d’extrémisme précède l’analyse, lorsque le mot “danger” remplace le débat, il faut s’interroger : que révèle cette diabolisation presque réflexe ? Derrière l’hostilité affichée se logent des peurs plus profondes que le simple désaccord idéologique.
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La première est la peur du désordre. LFI ne propose pas une alternance douce, elle revendique une rupture : transformation des institutions, redistribution massive des richesses, planification écologique contraignante, confrontation assumée avec certaines règles européennes. Dans une société fragilisée économiquement, où la stabilité est déjà perçue comme précaire, toute rupture évoque le saut dans l’inconnu. Même ceux qui souffrent du système peuvent redouter son effondrement. La peur n’est pas toujours rationnelle : elle repose sur une idée simple et viscérale, si on change trop, tout peut s’écrouler. La diabolisation sert alors à neutraliser symboliquement cette menace de bascule.
Il y a ensuite la peur de la colère populaire. LFI parle un langage conflictuel, frontal, parfois rugueux. Elle assume la conflictualité sociale là où d’autres cherchent l’apaisement rhétorique. Or la colère fait peur. Elle est imprévisible, elle déborde les cadres institutionnels. Une partie des élites politiques et médiatiques redoute moins le programme que l’énergie qu’il mobilise. Quand une formation politique devient le réceptacle d’un ressentiment social, elle est perçue comme un amplificateur d’instabilité. La qualifier d’extrême permet de délégitimer cette colère sans avoir à l’écouter.
Il existe aussi une peur plus subtile : celle de perdre le monopole du raisonnable. Depuis des décennies, le centre et les forces dominantes se présentent comme les garants du sérieux budgétaire, de la rationalité économique, de la gestion responsable. LFI conteste ce cadre en affirmant qu’il existe d’autres priorités, d’autres modèles, d’autres manières d’organiser l’économie. Si ces alternatives deviennent audibles, alors le récit unique de la “seule politique possible” vacille. La diabolisation devient un outil de protection narrative : ce qui sort du cadre est déclaré irréaliste, donc dangereux.
À cela s’ajoute la peur du peuple souverain. Les propositions de référendum, de constituante, de remise en cause de certains équilibres institutionnels déplacent la question du pouvoir. Qui décide vraiment ? Cette interrogation dérange parce qu’elle met en lumière les réseaux d’influence, les cercles fermés, les médiations permanentes entre le citoyen et la décision finale. Réactiver l’idée d’une souveraineté populaire plus directe introduit une part d’imprévisibilité que beaucoup jugent risquée. La démocratie est valorisée en théorie, mais son exercice sans filtre inquiète.
Enfin, il y a la peur du déclassement culturel. LFI incarne une recomposition politique qui bouscule les repères traditionnels. De nouveaux codes, de nouveaux visages, de nouvelles priorités émergent. Toute recomposition crée des perdants symboliques. Ceux qui détenaient l’autorité morale ou médiatique peuvent ressentir une perte d’influence. La diabolisation devient alors un réflexe de défense identitaire : si ce mouvement progresse, mon monde rétrécit.
Analyser ces peurs ne revient pas à sanctifier LFI ni à ignorer les critiques légitimes que l’on peut formuler à son égard. Mais réduire le débat à une rhétorique de la menace permanente empêche de comprendre pourquoi cette formation attire une part significative de l’électorat. La politique devient alors un affrontement de caricatures plutôt qu’une confrontation d’idées.
En démocratie, la maturité consiste à discuter le fond sans transformer l’adversaire en épouvantail. Sinon, on ne combat plus un programme : on combat un symbole. Et quand la peur remplace l’argument, le débat public s’appauvrit, au détriment de tous.
