La rencontre

La rencontre

Il y a des jours où je me maudis d’être ce que je suis : très sage, presque coincée, toujours très "raisonnable". Car si je n’avais pas écouté ma raison ce soir, le cours des choses aurait peut-être changé. C’est comme si le destin l’avait mis sur mon chemin, cet inconnu, comme si la rencontre devait se produire, là, ce samedi, à minuit.

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Je rentrais d’une soirée chez une amie. Normalement, je prends le métro, je fais une correspondance et je me retrouve presque devant chez moi. Le hasard ce soir a voulu qu’un incident sur la voie me force à changer de correspondance et à descendre à une station un peu plus éloignée, à 10 mn à pieds de mon immeuble. Comme d’habitude, je marche vite, je rase les murs, je me fais discrète. Comme d’habitude, je ne regarde pas les gens, je baisse la tête, je laisse défiler mes pensées. Mais cette fois, au bout de quelques mètres, quelqu’un m’arrête. Un jeune homme, l’air normal (je dis ça pour toutes les fois où on se fait accoster par des types qui n’ont pas l’air nets : les femmes me comprendront...).

Il me demande : vous ne fumeriez pas par hasard ?

Moi : non, désolée. (Là, il a fait une drôle de grimace, je ne sais pas trop pourquoi. Mais bref, revenons à notre jeune homme :)
Lui : Vous n’avez pas à être désolée, c’est plutôt moi en fait qui devrais l’être, de fumer. Et sinon, la station Père Lachaise, c’est bien tout droit ?
Moi : oui, vous continuez, et c’est au prochain grand croisement.

Il remercie, s’en va et je repars moi aussi, chacun dans une direction opposée. J’étais déjà passée à autre chose, quand soudain, à peine une minute plus tard, il était à nouveau à côté de moi : il est arrivé en courant, et il s’est arrêté vers moi, tout essouflé :
L : Ecoutez, je sais bien, ça ne se fait pas, mais je peux vous inviter à prendre un verre ? Juste comme ça... Vous auriez le temps ?

Je reconnais qu’il m’a prise par surprise, je ne m’y attendais pas. Sur le coup je n’ai pas su quoi lui répondre. Mais les vieux réflexes reprennent vite le dessus.

M : Euh, je ne crois pas, non.

L : Vous n’avez pas le temps ? Vous savez, ce n’est pas pour vous draguer, juste pour discuter, comme ça.

M : Vous allez rater votre métro, c’est de l’autre côté, vous savez.

L : Je sais, mais tant pis. Alors si vous ne voulez pas pour le verre, je peux peut-être vous accompagner un bout de chemin ? Pour faire connaissance ?

M : Je ne peux pas vous en empêcher de toute façon, mais ce n’est pas trop mon truc, ce genre de drague, je vous préviens.

On a commencé à marcher, dans la direction de chez moi, mais je n’ai pas bifurqué à l’endroit habituel, histoire de ne pas lui montrer où j’habitais. C’était étrange cette conversation, dans les rues de Paris à minuit, avec cet étranger gentil à l’air si jeune.

Il me rappelait un type de ma classe au lycée, même cheveux sombres frisés, même regard doux un peu enfantin. Je n’avais pas peur, il y avait d’autres gens dans la rue, on était tranquilles et on marchait comme de vieux amis.

L : Vous vous appelez comment ?

M : On va dire que je le garde pour moi.

L : Comme vous voulez. Et vous faites quoi dans la vie ?

M : Je suis enseignante.

L : Et vous êtes célibataire, si ce n’est pas indiscret ?

M : C’est indiscret !!

L : Ca veut dire que vous êtes célibataire ?

M :...

L : Quel âge avez-vous ?

M : 23.

L : Vous habitez le quartier ?

M : Et vous ?

L : Non, moi j’habite dans le nord de Paris.

M : Et vous faites quoi dans la vie ?

L : Je travaille dans le cinéma.

M : Vous travaillez dans un cinéma ?

L : Non, je m’occupe de décors de cinéma. Mais, alors, pourquoi êtes-vous célibataire ?

M : Ce n’est pas quelque chose qu’on choisit ! C’est comme ça, en ce moment.

L : Et vous aimez quoi dans la vie ?

M : Euh, le cinéma, en fait ! Et puis la lecture, aussi, beaucoup, surtout pour mon métier.

L : C’est quoi votre type d’homme ?

M : Drôle de question, je n’en sais rien ! Avec des points communs mais pas trop, peut-être. En fait, là comme ça je ne sais pas. Plus vieux peut-être ? Non, c’est bête de dire ça. Je ne sais pas.

L : Non, ce n’est pas bête, ça peut compter aussi. Et vous avez des rêves ?

M : Comme tout le monde, j’imagine.

L : Lesquels ?

M : Difficiles, vos questions. Et puis c’est personnel.

L : Donnez moi un exemple !

M : Pfff, voyager, partir, découvrir un ailleurs.

L : Vous êtes de Paris ?

M : Non.

L : Et ça fait longtemps que vous êtes là ?

M : Non, pas très.

L : C’est tout frais alors. Et vous aimez ?

M : Oui, beaucoup. Je suis venue un peu malgré moi, mais finalement, j’aime beaucoup cette ville.

L : Vous n’avez pas choisi ?

M : Non, j’ai été mutée, ça se fait dans l’enseignement. Mais tant mieux.

L : Vous avez déjà eu des histoires d’amour ?

M : Mais c’est quoi encore, cette question ?

L : C’est pas pour vous draguer.

M : Ecoutez... (soupir) oui.

L : Et alors, c’est fini ?

M : Oui.

L : Comment ça s’est passé ?

M : On n’était pas faits pour être ensemble, je crois.

L : Comment le saviez-vous ?

M : C’est comme ça, ça se sentait, c’est tout.

L : Et maintenant, vous cherchez autre chose ?

M : Oui et non, pas vraiment. Je n’ai pas envie de chercher.
On arrive à une grande intersection.

M : Si vous voulez reprendre le métro, il y a une station juste là. Mais d’une autre ligne.

L : Non, je vais repartir dans l’autre sens, d’où on vient. Il faut que je reparte.

M : Moi aussi, de toute façon, c’est aussi par là que je vais.

L : Vous pensez quoi des histoires d’amour ? Vous en attendez quoi ? Quelque chose de stable peut-être ? Un mari, des enfants ?

M : Non, pas forcément. Mais, peut-être, oui, dans le fond. Disons que ce n’est pas une fin en soi, mais que c’est sûrement l’achèvement. Et vous ?

L : Moi je ne cherche pas spécialement la stabilité, ni les histoires longues. Et pour vous qu’est-ce qui compte ? Est-ce que c’est comme on dit : le sexe c’est facile, l’amour plus compliqué ?

M : Je préfère quand c’est compliqué. Je veux dire, le reste, ça compte, mais les complications ont du charme. C’est plus intéressant quand on met du temps, qu’on se cherche, qu’on attend.

L : Vous avez quelqu’un en vue là ?

M : Je ne sais pas. Peut-être. Mais je ne suis pas du genre à demander, à draguer. J’attends...

L : Vous attendez quoi ?

M : J’attends, je ne sais pas. Peut-être que l’autre fasse le premier pas ? Je sais, c’est un peu lâche, mais en même temps je me dis que ça fait moins mal que de se faire jeter. Je ne suis pas quelqu’un qui ose, dans ces cas-là.
On arrive à une autre intersection.
Bon, je m’arrête là, je tourne. Vous continuez ?

L : Et bien ça dépend de vous. Vous ne voulez pas que je vous raccompagne encore un peu ?

M : Je ne pense pas, non. Au fait, quel âge avez -vous ?

L : 23 ans... Silence. Peut-être que vous m’accorderez une bise ? Vous m’avez raconté votre première histoire d’amour. C’est comme si on se connaissait.

M : Je ne pense pas non plus. Mais peut-être, qui sait, qu’on se recroisera dans le quartier, une autre fois.

L : Oui, pourquoi pas ? Allez savoir ? En tout cas, au revoir, et merci.

M : Au revoir ! Et de rien.

Il a traversé la rue, j’ai avancé lentement. Je me suis dit, si je me retourne et qu’il est encore là, alors pourquoi ne pas tenter cette folie ? Parce que dans un sens, c’est merveilleux, cette rencontre.

Un peu surréaliste. J’ai raconté la moitié de ma vie à ce jeune homme inconnu, c’est fou, c’est imprudent. Evidemment je ne le connais pas. Evidemment, ce n’est pas raisonnable. Mais s’il y avait la moindre chance pour que, je ne sais pas...

L’espace d’un instant, des dizaines de pensées m’ont traversé l’esprit : le hasard de ce métro que je n’avais pas pu prendre, ce sentiment de pouvoir tout lui dire, cette façon de séduire un peu maladroite et qui voulait dire qu’il n’était pas habitué, le fait qu’il n’ait pas insisté lourdement comme le font toujours les autres...

Je me suis retournée, et il n’était pas là. J’ai avancé jusqu’à l’intersection, et je ne l’ai pas reconnu parmi les silhouettes noires des passants. Personne ne s’est arrêté, personne n’a fait demi-tour.

Le plus terrible à présent, c’est tous ces "si" en suspens : s’il avait été là, s’il s’était retourné, si j’avais accepté la bise, si j’avais accepté qu’il me raccompagne, si j’avais oublié, ne serait-ce qu’une fois, la raison.

Alors, peut-être que je ne serais pas là en train d’écrire ces lignes et que je parlerais encore, autour d’un verre, avec cet inconnu.

Padawanette

Le BLOG de Padawanette

Montage d’après une photo de Sandrine Rotil-Tiefenbach

le 22/01/2005
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