Mathilde Albouy : l’étrangeté comme matière
Née en 1997 en France, vivant et travaillant à Paris, Mathilde Albouy s’est imposée en moins d’une décennie comme l’une des voix les plus singulières de la sculpture contemporaine française. Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) en 2022 et de la Haute école des arts du Rhin (HEAR) en 2020, elle développe une pratique profondément conceptuelle où la forme devient terrain de jeu, zone d’ombres et champ de force entre attraction et tension.
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Ce qui frappe immédiatement chez Albouy, c’est son rapport à l’étrangeté. Ses œuvres ne se laissent jamais apprivoiser d’un coup ; elles fascinent, troublent, parfois inquiètent. Le visiteur ne se contente pas de regarder : il est invité à entrer dans une fiction, à accepter des règles du jeu implicites qui brouillent les frontières entre observation, désir et danger.
Son travail puise dans des références inattendues — science-fiction féministe (pensons à Ursula K. Le Guin ou Donna J. Haraway) — pour déconstruire les récits binaires classiques et proposer un espace où les formes oscillent entre organique et artifice, séduction et menace. Cette influence littéraire nourrit une sculpture qui ne dit jamais tout d’emblée : elle suscite des hypothèses et des questions.
Les matériaux qu’elle choisit — bois laqué, cire teintée, plomb, métal — participent de cette étrangeté. Dans son exposition récente “Lucky You” à la Galerie Derouillon à Paris, ses pièces en bois laqué remplies de cire vert-rivière créent une atmosphère ambivalente, oscillant entre imaginaire gothique et paysage étranger, comme un marais mythique où formes et lumières semblent respirer.  Albouy conçoit la sculpture comme un « geste érotique », une proximité tactile entre le corps du spectateur et la présence dense de l’œuvre — une sensualité qui traverse la texture, la courbe et l’ombre. 
Dans d’autres séries comme “Trust Me”, ses sculptures — parfois inspirées d’objets usuels tels que peignes ou épingles — jouent avec l’ambiguïté du familier et du menaçant. Ici, des formes surdimensionnées, travaillées en bois ou en plomb, deviennent des entités animées qui questionnent la notion de féminité, de soin, de contrôle et de liberté. Leur apparente rigidité cache une tension narrative : ces objets semblent à la fois protecteurs, menaçants et en mouvement, comme des fictions matérielles.
Son travail a été montré dans plusieurs institutions majeures et intégrés à des collections publiques (Collection Emerige, Paris Collections, Spazio Almag à Brescia, Zhi Art Museum à Chengdu, Zuzeum à Riga), ce qui confirme sa place dans une scène internationale contemporaine en mutation.
Ce qui rend l’œuvre de Mathilde Albouy si troublante, c’est précisément cette capacité à faire sentir que les sculptures « regardent en retour » — qu’elles ne sont pas là pour être simplement vues, mais pour engager un duel, une négociation silencieuse entre l’objet et le regardant. L’étrangeté de ses pièces n’est pas un effet de surface : elle est une stratégie de pensée qui fait de la sculpture un lieu d’une présence vive, ambiguë, toujours à la lisière d’un sens qui reste à découvrir.
