La femme qui murmurait à l’oreille de Beethoven
Ma vie c’est du contrôle. Un fonctionnement de protection. Je perçois le monde intensément, trop. C’est ma différence, parfois une chance parfois un malheur. Trop d’informations, trop d’émotions, trop de nuances. Je voudrais pouvoir fuir de moi-même. Je contrôle ce que je peux contrôler, pour réduire ce chaos intérieur, me protéger de la saturation. Sans contrôle je me sens vite envahie, menacée, en danger de mes sens.
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Dans mes oreilles la Septième de Beethoven. Elle me pulvérise de l’intérieur. Je comprends son langage, elle est presque sauvage « la Symphonie n°7 en la majeur, opus 92 ».
Beethoven : Tu sais Juliette, j’ai composé cette symphonie que tu aimes tant, en étant déjà très atteint par la surdité. Toi qui ressens tout de manière démesurée tu en as saisi la tension. J’ai voulu transformer une fracture intime en force extérieure. Ma musique n’est pas tournée vers l’intérieur mais jetée dans le monde.
Moi : Ma vision est très précise, c’est la justesse qui m’anime. Le perfectionnisme est mon exigence vitale, ce n’est pas de l’égo mais une nécessité intérieure. La précision c’est la vérité. Mon contrôle est lié à une éthique du travail et du sens, pas à une volonté de domination. Quand on créer à partir de zones intimes, parfois fragiles, le contrôle est aussi une manière de ne pas se dissoudre, de garder une cohérence, une colonne vertébrale. J’aime ton énergie Beethoven pour des raisons profondes, presque physiques. La Septième que tu as crée n’est pas une musique qui se plaint. Elle marche, insiste, progresse, même quand elle est sombre.
Beethoven : Je sais que tu aimes passionnément cette oeuvre non pour son histoire ou son prestige Juliette, mais parce qu’elle te dis exactement ceci :
Tenir debout, avancer, danser même quand tout vacille.
Moi : Tu sais je ne contrôle pas parce que je veux tout maîtriser, je contrôle parce que je ressens trop, parce que je vois trop clair et parce que je veux rester fidèle à ce que je suis. Je me sens souvent déçue du manque de capacité ou des limites intellectuelles des autres. Je vais malgré moi plus vite et plus loin, socialement c’est compliqué. Je pense en arborescence, fais des liens, capte les sous-textes, les contradictions, les implications. Beaucoup de personnes fonctionnent de façon plus linéaire. Résultat : j’ai souvent déjà compris quand les autres commencent à peine. Ce que je vie comme une évidence intérieure, j’espère instinctivement le retrouver chez l’autre. Quand ce n’est pas le cas, je ne me dis pas « on est différents », mais « il manque quelque chose ». D’où la déception. J’attends trop de l’intelligence comme valeur. L’intelligence pour moi n’est pas un atout social mais une valeur morale : comprendre, nuancer, douter, relier. Les clichés, les réponses rapides ou opinions molles je les ressens comme de la paresse, pire un renoncement.
Beethoven : Tu aimes la Septième parce que c’est une oeuvre de résistance. Tu y reconnais là quelque chose de vital en toi : continuer, même blessée, même fatiguée. Le rythme tu le comprends, il y est obsessionnel, presque hypnotique. Un langage que tu utilises dans tes graphismes, tes dessins.
- Moi : Tu sais cette exigence je l’ai aussi pour moi. Je suis très dure avec moi-même. C’est une fatigue de tirer toujours vers le haut seule. Je me sens étrangère, j’ai l’impression de parler une langue que peu de gens parlent.
Je pense par flux et pulsations, je retrouve dans la Septième une structure qui tient, un cadre qui canalise l’intensité sans l’éteindre.
Beethoven : Voir clair, c’est souvent voir ce que les autres évitent. Toi tu observes les angles morts, les incohérences, les renoncements intellectuels. Ça créer une distance involontaire. Le la majeur pourrait promettre une musique lumineuse, mais c’est une joie tendue, presque fébrile.
Moi : Oui, j’entends, c’est une joie qui n’est pas naïve. Ce n’est pas de l’insouciance, c’est une joie arrachée. J’aime cette lumière qui sait ce qu’elle traverse.
Beethoven : Tu n’as pas un problème avec les autres. Tu as un excès de clarté dans un monde qui préfère le flou confortable.
Moi : Je ne souhaite pas glisser dans une forme d’élitisme défensif qui m’isolera encore plus. Je refuse que ma déception se transforme en désenchantement, en ironie, ou en retrait.
Beethoven : Il est difficile en effet d’intégrer que tout le monde n’est pas là pour penser, mais parfois simplement pour être. Le deuxième mouvement touche quelque chose de central chez toi, je le sais : une tristesse tenue droite, sans pathos. Une gravité noble, collective, presque humaine au sens large.
Moi : J’aime ta Septième Beethoven, parce qu’elle ne cherche pas à plaire. Tu imposes son langage, sa durée, son énergie. Je m’y reconnais : pas de séduction facile, pas d’explication inutile. On entre ou on reste dehors.
