Le cas de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? est emblématique. Immense succès populaire, souvent brandi comme une comédie “qui rassemble”, le film met en scène une famille bourgeoise confrontée à la diversité à travers les mariages de ses filles. Sur le papier, tout semble aller dans le sens d’une ouverture. Mais dans les faits, chaque personnage est enfermé dans une caricature immédiatement identifiable, et le rire naît moins de la déconstruction de ces clichés que de leur accumulation. On rit des stéréotypes parce qu’ils sont là, répétés, amplifiés, rendus familiers. Et même si le récit prétend évoluer vers une forme de tolérance, l’essentiel a déjà été consommé : une heure et demie de blagues construites sur des identités réduites à quelques traits.
Dans ce dispositif, la figure incarnée par Christian Clavier joue un rôle central. Il interprète régulièrement ce bourgeois réactionnaire, crispé, parfois ouvertement raciste, mais que le film s’emploie à rendre attachant, presque touchant. Cette stratégie est habile : elle permet au spectateur de rire sans culpabiliser, de reconnaître des propos problématiques tout en les neutralisant par le ton. À la fin, le personnage “évolue”, se radoucit, accepte les différences. Mais cette évolution est souvent superficielle, presque décorative. Elle ne remet pas en cause le plaisir pris auparavant à rire des clichés. Elle sert surtout de caution morale rétroactive.
Ce glissement est fondamental, parce qu’il déplace complètement la question du racisme. Celui-ci n’est plus envisagé comme une réalité sociale, historique ou politique, mais comme une simple affaire de maladresses individuelles. Un défaut de caractère, une rigidité générationnelle, quelque chose que l’on peut corriger autour d’une table familiale. En procédant ainsi, ces comédies dépolitisent totalement leur sujet. Elles transforment une question complexe et souvent violente en un terrain de jeu inoffensif, où tout peut être dit à condition d’être enveloppé dans l’humour. Le racisme n’est plus un problème, c’est un prétexte narratif.
Ce modèle ne se limite pas à un seul film. Il se retrouve dans d’autres productions récentes comme Cocorico, qui reprennent les mêmes ressorts : une identité française présentée comme fragile ou bousculée, des personnages définis par leurs origines, et une résolution finale qui donne l’illusion d’un apaisement sans véritable remise en question. On assiste à l’installation d’un humour dit “décomplexé”, où tout semble permis parce que tout est traité sur le mode de la plaisanterie. Mais cette liberté affichée masque souvent une grande paresse, on recycle les mêmes figures, les mêmes réflexes, les mêmes oppositions.
Si ces films rencontrent un tel succès, ce n’est pas un hasard. Ils offrent au public un espace de confort. On peut y aborder des sujets sensibles sans être réellement dérangé, sans être mis face à ses propres contradictions. Le spectateur sort avec le sentiment d’avoir ri de tout, donc d’être ouvert, tolérant, moderne. C’est là toute l’efficacité du dispositif : il donne bonne conscience. Il permet de flirter avec des représentations problématiques sans jamais en assumer les implications.
Le problème, au fond, n’est pas qu’on ne puisse pas rire de tout. Le rire peut être une arme puissante, y compris contre le racisme. Mais encore faut-il savoir de quoi — et de qui, on rit. Lorsque le rire ne vise plus les préjugés mais s’en nourrit, lorsqu’il transforme des stéréotypes en ressorts comiques permanents, il cesse d’être subversif. Il devient un outil de banalisation. Et c’est précisément là que ces comédies posent question : elles ne sont pas frontalement racistes, elles sont plus ambiguës, plus insidieuses. Elles installent l’idée que certains discours peuvent être acceptables dès lors qu’ils sont prononcés sur le ton de la plaisanterie. Elles ne dénoncent pas vraiment les clichés, elles les rendent familiers. Et à force de familiarité, elles finissent par les rendre presque anodins.
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