L’affaire a quelque chose de paradoxal. Depuis des décennies, les audiences télévisées constituent l’un des principaux baromètres de la vie médiatique française. Chaque matin, les chaînes se félicitent de leurs succès, les producteurs commentent leurs performances, les journalistes analysent les gagnants et les perdants de la veille. Ces chiffres nourrissent les conversations, les stratégies publicitaires et parfois même les décisions éditoriales. Mais voilà que leur diffusion régulière par un média indépendant se retrouve au cœur d’un conflit juridique.
Jean-Marc Morandini affirme avoir reçu une mise en demeure de 24 pages émanant du cabinet Osborne Clarke, agissant pour Médiamétrie. Selon le journaliste, l’entreprise lui reproche de publier quotidiennement des données d’audience sur son site internet. La société de mesure considérerait notamment que la fréquence et l’ampleur de ces publications excèdent les conditions normales d’utilisation de sa base de données et pourraient lui causer un préjudice financier.
Une argumentation qui mérite d’être examinée sérieusement, sans caricature.
Car Médiamétrie n’est pas une association philanthropique chargée de distribuer gratuitement des statistiques. C’est une entreprise dont l’activité repose sur des investissements considérables dans les outils de mesure, les panels, les méthodologies et la commercialisation de données. Que ses travaux bénéficient d’une protection juridique n’a donc rien de scandaleux en soi.
Mais l’autre question est tout aussi légitime : jusqu’où cette protection peut-elle aller sans entraver le travail des journalistes ?
Un chiffre d’audience n’est pas une œuvre littéraire, une photographie ou une composition musicale. C’est une donnée statistique, issue certes d’un dispositif de mesure coûteux, mais qui décrit un phénomène intéressant directement le public. Savoir combien de téléspectateurs ont regardé un journal télévisé, une émission politique ou un programme de divertissement participe de l’information sur le fonctionnement des médias.
Il faut néanmoins distinguer une donnée isolée de l’exploitation systématique d’une base de données. Le droit français et européen prévoit des protections spécifiques pour les producteurs de bases de données, notamment lorsque des investissements substantiels ont été nécessaires à leur constitution. La liberté de la presse ne signifie donc pas automatiquement qu’un média puisse reproduire sans limite l’intégralité d’un service statistique commercial.
C’est précisément là que se situe le véritable débat : où finit l’information légitime et où commence la réutilisation susceptible de porter atteinte aux droits économiques du producteur ?
Morandini soulève également une contradiction apparente. Les chaînes de télévision communiquent elles-mêmes leurs résultats lorsqu’ils leur sont favorables. Pourquoi ces chiffres pourraient-ils être relayés dans certains contextes et pas dans d’autres ? La réponse dépend notamment de leur origine, des autorisations accordées et de l’ampleur de leur réutilisation. Une information rendue publique n’est pas nécessairement devenue libre de toute restriction commerciale.
Mais cette distinction juridique ne doit pas empêcher de poser une question démocratique : un système dans lequel les chaînes choisiraient les audiences qu’elles souhaitent mettre en avant, tandis que les journalistes rencontreraient des obstacles pour présenter une vision globale des résultats, serait-il réellement satisfaisant pour l’information du public ?
Il serait particulièrement préoccupant que l’accès aux chiffres complets devienne un privilège réservé aux grands groupes disposant des moyens financiers nécessaires, laissant les petits médias dépendre des communiqués soigneusement sélectionnés par les diffuseurs.
Il faut aussi résister à une tentation : présenter cette affaire comme la preuve d’une volonté délibérée de faire taire un journaliste. À ce stade, les éléments publiés par Morandini ne permettent pas d’établir une telle intention. Une revendication commerciale peut être contestable sans constituer nécessairement une opération de censure.
En revanche, ses conséquences potentielles sur le pluralisme de l’information méritent une véritable discussion publique.
Car au-delà de la personnalité controversée de Jean-Marc Morandini, l’enjeu dépasse largement son site internet. Aujourd’hui, ce sont les audiences télévisées. Demain, ce pourraient être d’autres données statistiques essentielles au travail des rédactions : fréquentation, consommation, usages numériques ou indicateurs économiques.
Le défi consiste à protéger les investissements nécessaires à la production de données fiables sans transformer cette protection en droit de regard excessif sur leur circulation journalistique.
Une société démocratique a besoin d’entreprises capables de produire des informations de qualité. Elle a tout autant besoin de journalistes capables de les examiner, de les confronter et de les rendre intelligibles au public.
La vraie question n’est donc pas de savoir si Médiamétrie a le droit de gagner de l’argent avec ses chiffres. Elle en a parfaitement le droit. La question est de savoir si la protection de ce modèle économique peut finir par restreindre de manière disproportionnée le droit du public à être informé.
Et cette question mérite mieux qu’une simple bataille d’avocats.




