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Ne pas aimer les racistes, est-ce raciste ?

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Il y a des questions qui semblent absurdes au premier abord, puis qui deviennent passionnantes dès qu’on commence à les prendre au sérieux. Celle-ci en fait partie : ne pas aimer les racistes, est-ce une forme de racisme ? Après tout, si le racisme consiste à rejeter quelqu’un en raison de ce qu’il est, rejeter les racistes ne revient-il pas, d’une certaine manière, à reproduire le mécanisme que l’on prétend combattre ? La question pourrait faire sourire. Elle mérite pourtant mieux qu’un haussement d’épaules.

Commençons par une évidence qui semble avoir disparu de certaines conversations : le racisme n’est pas une identité, c’est une attitude, une idéologie, un ensemble de préjugés et de comportements. On ne naît pas raciste comme on naît avec une couleur de peau. On le devient, on l’apprend, on l’entretient, et parfois, heureusement, on cesse de l’être. Détester une personne parce qu’elle est noire, arabe, juive ou asiatique n’a donc rien à voir avec le fait de désapprouver quelqu’un parce qu’il tient des propos racistes. Dans le premier cas, on condamne une origine réelle ou supposée. Dans le second, on juge des idées et des actes. La différence est immense. Elle est même fondamentale.

Mais allons un peu plus loin, car les choses deviennent intéressantes lorsque l’on s’interroge sur la haine elle-même. Peut-on combattre la haine en haïssant ceux qui la propagent ? Peut-on défendre la tolérance tout en se montrant radicalement intolérant envers les intolérants ? Voilà qui nous ramène au célèbre paradoxe de la tolérance, formulé par le philosophe Karl Popper : une société qui tolérerait sans aucune limite les mouvements intolérants risquerait de voir disparaître la tolérance elle-même. Autrement dit, une démocratie ne peut pas laisser tranquillement ses ennemis la détruire au nom de ses propres principes. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille interdire toute opinion déplaisante ou réduire ses adversaires au silence. Cela signifie simplement que la tolérance n’est pas un suicide collectif.

Et puis, il faut bien le reconnaître, les racistes ont parfois cette étrange faculté de se présenter comme les premières victimes de l’intolérance. Ils peuvent passer des années à désigner des populations entières comme des problèmes, puis s’indigner lorsqu’on leur répond qu’ils sont eux-mêmes devenus un problème. Ils réclament le droit de mépriser, mais supportent difficilement d’être méprisés. Ils invoquent la liberté d’expression lorsqu’ils parlent, et dénoncent la persécution lorsque les autres exercent cette même liberté pour leur répondre. Il y a là une contradiction assez spectaculaire, presque comique, si ses conséquences n’étaient pas si souvent tragiques.

Cependant, méfions-nous d’une facilité intellectuelle : il ne suffit pas de traiter quelqu’un de raciste pour avoir raison. Le mot est grave. Il doit reposer sur des propos, des actes ou des convictions identifiables, et non sur une simple divergence politique, une maladresse ou une opinion qui nous déplaît. La lutte contre le racisme perdrait beaucoup de sa force si elle devenait une machine à distribuer des condamnations morales automatiques. On peut combattre fermement le racisme sans renoncer à la nuance, sans empêcher le débat et sans confondre l’ignorance avec la haine délibérée.

Il existe aussi une différence essentielle entre ne pas aimer les racistes et vouloir leur faire du mal. Je peux refuser de fréquenter quelqu’un, dénoncer ses idées, critiquer ses propos, combattre son influence, sans souhaiter sa disparition, son humiliation permanente ou sa déshumanisation. C’est même là que se situe, à mes yeux, la frontière morale la plus importante. **Combattre une idéologie ne devrait jamais nous obliger à perdre notre propre humanité.** Sinon, la victoire risque de ressembler dangereusement à une défaite.

Car un raciste reste un être humain. Un être humain qui se trompe, parfois gravement, qui peut faire souffrir, exclure, humilier ou contribuer à des violences. Mais un être humain qui peut aussi changer. L’histoire personnelle de nombreux anciens extrémistes montre que les convictions les plus odieuses ne sont pas nécessairement irréversibles. Il faut donc pouvoir condamner sans renoncer à convaincre. Dénoncer sans nécessairement désespérer. Et surtout distinguer la personne de l’idéologie qu’elle défend, même lorsqu’il devient difficile de les séparer.

Ce qui me frappe finalement, c’est que l’on demande souvent aux victimes du racisme une patience extraordinaire. On leur explique qu’elles devraient dialoguer, comprendre, pardonner, faire preuve de pédagogie, tendre la main à ceux qui les méprisent. Comme si la dignité humaine imposait à celui qui reçoit les coups de sourire à celui qui les donne. Non. Personne n’a l’obligation d’aimer quelqu’un qui nie son humanité. Personne n’est tenu de transformer chaque insulte en occasion de débat philosophique. Et personne ne devrait avoir à justifier son refus du mépris.

Alors, ne pas aimer les racistes, est-ce raciste ? Non. Absolument pas. Mais la question en cache une autre, beaucoup plus dérangeante : que faisons-nous de notre propre colère face à la haine ? La transformons-nous en vigilance, en résistance, en éducation, en solidarité ? Ou la laissons-nous devenir une haine indifférenciée, qui finit par nous rendre aveugles à notre tour ?

Je n’aime pas le racisme. Je n’aime pas les discours qui réduisent un individu à son origine, sa couleur ou sa religion. Je n’aime pas ceux qui cherchent dans la différence des raisons d’exclure plutôt que des occasions de découvrir. Et je reconnais volontiers que certaines personnes qui défendent ces idées me sont profondément antipathiques. Je ne vais pas faire semblant du contraire pour obtenir un brevet de tolérance universelle.

Mais je préfère encore vivre dans une société où un raciste peut cesser de l’être que dans une société où chacun est condamné à rester éternellement prisonnier de ce qu’il a pensé ou dit.

Ne pas aimer les racistes n’est pas du racisme. C’est parfois une réaction morale parfaitement compréhensible. Mais le véritable progrès ne consiste pas à fabriquer un monde sans racistes en supprimant les personnes. Il consiste à fabriquer un monde où le racisme n’a plus de raison de prospérer.

Et cela demande infiniment plus de courage que de simplement détester ceux que l’on déteste.

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