Lettre à un grand Monsieur

Lettre à un grand Monsieur

Monsieur

Cela m’a plutôt surpris, je l’avoue de passer devant vous. Je marchais tranquillement dans la rue Rambuteau quand soudain je vous vis. Vous étiez installé à une terrasse de café. Tout s’est passé tellement vite.

J’ai ralenti mon pas et je vous ai détaillé de la tête au pied. Votre visage ne m’était pas inconnu. J’ai vu d’abord vos beaux cheveux blancs. Vous étiez vêtu à l’ancienne. Monsieur Decaux, votre admirateur le plus dévoué assurément, a fait de vous une biographie passionnante. Sur son livre, justement, on peut voir un portrait de vous. Tel que vous étiez dans la rue, l’autre jour. Mais vous avez un peu laissé pousser vos cheveux. Vous portiez un pantalon à l’ancienne, une chemise à l’ancienne. Vos chaussures étaient à l’ancienne. Votre regard était si paisible. Mes yeux se posèrent sur votre table et je vis que vous vous apprêtiez à écrire sur du papier ancien et jauni. Du papier du 19ème siècle. C’est regrettable, mais je n’ai pas prêté attention à votre stylo ou votre plume. Ca me chagrine cette idée de n’avoir pas été assez attentive à l’instrument qui vous est le plus précieux.

A l’instant où je vous ai vu, j’ai su que c’était vous. Vous n’aviez pas l’air dépaysé dans notre monde. C’était surprenant. Comme vous aviez l’air paisible et à votre aise. J’ai supposé que vous aviez une bonne raison d’être parmi et si loin de tous. Vous étiez beau Monsieur. J’ai compris, rue Rambuteau, pourquoi vous plaisiez tant aux femmes. Je sais que vous étiez un homme à femme mais je suis convaincue qu’elles vous le rendaient bien. Rue Rambuteau, j’ai compris pourquoi Juliette vous avait donné son âme..

Mais je fus futile comme il n’est pas permis de l’être. Je suis femme, il est vrai.

J’ai bien ralenti mon pas dès que je vous ai reconnu… Je me suis même retournée pour vous regarder un peu plus. Et pauvre de moi, j’ai continué mon chemin car je devais retourner au travail. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? J’aurais dû m’installer à la table à côté de vous. Peut-être m’attendiez-vous. Vous vous dites que je manque de modestie. A peine, avais-je atteint la rue des Archives que je constatais avec amertume mon manque de folie.

A l’heure où je vous écrit, telle une désespérée, j’aurais aimé m’installer à côté de vous, commander un café. Toucher le bout de ma robe afin d’être à mon avantage. J’aurais espéré que vous eussiez senti et aimé mon parfum. J’aurai sorti le manuscrit d’un ami que je suis en train de lire. Vous auriez cru, l’espace d’un instant, que j’en étais l’auteur et cela nous aurait permis d’engager gentiment la conversation. Peut-être m’auriez-vous dit : « Et moi, je sens le gouffre étoilé dans mon âme ; nous sommes tous les deux voisins du ciel, madame, puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux ». Ah, comme je soupire d’avoir manqué notre rendez-vous.

Au moment où je passais devant vous, j’ai entendu une vieille dame qui vous demandait « Que voulez-vous comme journal ? ». Vous lui avez fait un signe rapide qui signifiait que peut importait le journal. Etait-ce Adèle ou plutôt Juliette ?

J’ai traversé la rue avec cette petite question qui trottait dans ma tête.
Et depuis je plonge mon regard dans tous vos poèmes à la recherche de celui que vous auriez pu écrire pour moi.
Je vous aime Monsieur Hugo.

Isabelle ROCHA

le 12/06/2004
Impression