Société

Écrans et intelligence artificielle : quelles conséquences sur la jeunesse ?

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Jamais une génération n’avait passé autant de temps devant des écrans. Smartphone au réveil, vidéos dans les transports, ordinateur à l’école, réseaux sociaux le soir et désormais intelligence artificielle pour chercher une information, rédiger un devoir ou simplement discuter. La révolution numérique apporte des possibilités considérables. Mais son utilisation excessive commence aussi à produire des effets suffisamment documentés pour que médecins, chercheurs et institutions internationales tirent la sonnette d’alarme.

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Il faut cependant éviter un raccourci : l’écran n’est pas en lui-même toxique. Regarder un film, apprendre une langue sur une application, échanger avec ses amis ou utiliser une intelligence artificielle pour comprendre un problème ne sont pas équivalents à passer cinq heures à faire défiler compulsivement des vidéos courtes. Ce sont la durée, le contenu, le contexte et surtout ce que l’usage numérique remplace dans la vie réelle qui comptent.

L’un des effets les mieux établis concerne le sommeil. Les technologies numériques peuvent retarder l’heure du coucher, interrompre le sommeil par les notifications et maintenir le cerveau dans un état de stimulation. L’American Academy of Pediatrics souligne que les usages numériques excessifs sont associés à des perturbations de la durée et de la qualité du sommeil, elles-mêmes liées chez les jeunes à une moins bonne attention, à des difficultés scolaires et à des problèmes émotionnels.

Une étude portant sur près de 2 000 adolescents et relayée en septembre 2026 par l’American Academy of Pediatrics a également observé que l’acquisition d’un smartphone vers 13 ans était associée l’année suivante à davantage de sommeil insuffisant. Dans cette cohorte, un temps d’écran supérieur était aussi associé à une probabilité plus élevée de dépression et d’obésité. Une association statistique ne signifie pas que le téléphone en est nécessairement l’unique cause, mais le signal est difficile à ignorer.

Les réseaux sociaux constituent un autre sujet majeur. Selon l’OMS Europe, la proportion d’adolescents présentant une utilisation problématique des réseaux sociaux est passée de 7 % en 2018 à 11 % en 2022 dans une vaste enquête concernant près de 280 000 jeunes de 11, 13 et 15 ans dans 44 pays et régions. L’OMS définit notamment cet usage problématique par une perte de contrôle, l’abandon d’autres activités et des conséquences négatives dans la vie quotidienne.

Le lien avec la santé mentale doit néanmoins être présenté avec prudence. Les études retrouvent des associations entre certains usages numériques excessifs et l’anxiété, la dépression, la solitude ou un moindre bien-être. Mais la causalité fonctionne souvent dans les deux sens : un adolescent mal dans sa peau peut davantage se réfugier sur son téléphone, tandis qu’une utilisation compulsive peut à son tour aggraver ses difficultés. L’OMS insiste précisément sur cette relation complexe et bidirectionnelle.

Il existe également un problème d’attention. Chaque notification, vidéo de quinze secondes ou changement d’application sollicite une nouvelle fois le cerveau. Chez les enfants de 6 à 12 ans, l’American Academy of Pediatrics rapporte qu’une utilisation numérique excessive est associée à de moins bonnes performances scolaires et à un contrôle de l’attention plus faible. Mais elle rappelle parallèlement que des contenus numériques éducatifs bien conçus et utilisés avec modération peuvent favoriser certains apprentissages.

Et voici désormais l’intelligence artificielle.

Avec ChatGPT et les autres IA génératives apparaît un problème différent de celui du simple temps d’écran : la possibilité de déléguer une partie de l’effort intellectuel lui-même.

Un élève peut demander à une IA de résumer un livre qu’il n’a pas lu, résoudre un exercice qu’il n’a pas cherché, rédiger une dissertation qu’il n’a pas pensée ou trouver immédiatement une réponse sans devoir parcourir plusieurs sources. Le résultat peut être excellent tout en masquant une absence d’apprentissage.

L’OCDE résume assez bien ce paradoxe dans son Digital Education Outlook 2026. Les premières recherches montrent que les IA génératives généralistes peuvent améliorer les résultats produits par les élèves pendant qu’ils disposent de l’outil, sans forcément améliorer ce qu’ils apprennent réellement. L’organisation évoque notamment un risque de « délégation cognitive » et de désengagement métacognitif : lorsque la machine accomplit systématiquement l’effort de raisonnement, certaines compétences risquent tout simplement d’être moins exercées.

C’est probablement là que se trouve le véritable enjeu éducatif de l’IA.

Un cerveau apprend aussi par l’effort, l’erreur, l’hésitation, la recherche et la mémorisation. Obtenir systématiquement la réponse avant d’avoir essayé peut court-circuiter une partie de ce processus. C’est un peu comme utiliser en permanence une calculatrice avant même d’avoir appris à compter : l’outil est extraordinairement puissant, mais son utilité dépend du moment où on l’utilise.

Cela ne signifie absolument pas que l’IA rendrait les jeunes moins intelligents. Nous n’avons pas les preuves permettant une affirmation aussi simpliste. Et utilisée autrement, elle peut produire l’effet inverse.

L’OCDE constate justement que lorsque l’intelligence artificielle est intégrée à une véritable démarche pédagogique — par exemple pour questionner l’élève, lui faire argumenter, lui donner un retour personnalisé ou l’aider à explorer différentes solutions — elle peut améliorer durablement l’apprentissage et développer des compétences comme l’esprit critique, la créativité ou l’argumentation.

Autrement dit : demander à l’IA « fais mon devoir » et lui demander « critique mon raisonnement et explique-moi mes erreurs » sont deux utilisations radicalement différentes de la même technologie.

Une autre conséquence pourrait être plus culturelle : la diminution de la tolérance à l’ennui. Le smartphone permet aujourd’hui d’éliminer presque instantanément les moments sans stimulation : dans une file d’attente, dans le métro, avant de dormir ou simplement lorsque rien ne se passe.

Or l’ennui n’est pas forcément inutile. Ce sont aussi ces périodes pendant lesquelles l’esprit vagabonde, imagine, organise ses souvenirs ou invente quelque chose. Nous disposons encore de trop peu de recul pour mesurer exactement l’impact d’une enfance pratiquement débarrassée de ces moments.

Il faut également parler des relations humaines. Jeux vidéo, réseaux sociaux et messageries peuvent évidemment créer de vraies communautés et permettent parfois à des adolescents isolés de rencontrer des personnes partageant leurs centres d’intérêt. Mais lorsque les relations numériques remplacent massivement les interactions physiques plutôt que de les compléter, le risque de solitude existe. L’OMS soulignait encore en 2026 que réseaux sociaux, jeux et IA peuvent, dans certains contextes, approfondir l’isolement et déplacer les relations hors ligne.

L’intelligence artificielle ajoute une dimension nouvelle : les jeunes peuvent désormais entretenir des conversations extrêmement réalistes avec des machines capables de simuler l’écoute, l’affection, la compréhension ou l’amitié. Nous ignorons encore largement quelles seront les conséquences psychologiques d’une fréquentation quotidienne de ces interlocuteurs artificiels pendant toute une enfance.

S’ajoutent enfin la désinformation, les deepfakes, le cyberharcèlement, les standards physiques irréalistes et les contenus algorithmiquement optimisés pour retenir l’attention. L’OMS alerte notamment sur l’exposition des jeunes au cyberharcèlement, aux représentations corporelles irréalistes ou aux contenus dangereux, ainsi que sur l’opacité des systèmes algorithmiques.

Mais condamner les écrans ou interdire l’IA serait probablement une réponse aussi simpliste que de considérer ces technologies comme inoffensives.

La génération actuelle devra vivre avec l’intelligence artificielle. La question fondamentale n’est donc probablement plus de savoir comment empêcher les jeunes de l’utiliser, mais comment leur apprendre à rester intellectuellement autonomes lorsqu’une machine peut réfléchir, écrire et créer à leur place.

Il faudra probablement apprendre une nouvelle hygiène numérique : conserver du sommeil sans téléphone, du sport, des conversations physiques, de la lecture longue, des périodes sans stimulation et surtout des moments où l’on cherche soi-même avant d’interroger une machine.

Car le principal danger de l’intelligence artificielle pour la jeunesse n’est peut-être pas qu’elle devienne trop intelligente.

C’est que nous devenions trop habitués à ne plus faire l’effort de penser sans elle.

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