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Léa Cerveau, Mémoire de nos pieds nus, suivi de Encyclies, Rootleg #36

La photo de couverture dit déjà tout sans un mot de trop dans une grande beauté plastique. Ce bleu profond, presque liquide, traversé de cercles concentriques comme des ondes, évoque immédiatement quelque chose qui se propage, une émotion, une mémoire, une vibration intérieure.

On a l’impression de regarder une surface calme perturbée par des impacts invisibles, comme si chaque poème du livre venait frapper l’eau du monde et y laisser sa trace. Rien de spectaculaire, juste une propagation lente, organique, hypnotique et naturelle. Et puis ce contraste avec la sobriété typographique du titre, presque sage, renforce encore l’effet. Derrière cette apparente tranquillité, ça bouge, ça tremble, ça s’élargit. Exactement comme le texte qui va suivre.

Ecrire pieds nus pour ne pas mourir du monde.

Dès les premières pages de ce rootleg #36, quelque chose d’important se joue et toutes les pages en sont le théâtre empirique sensible.
Il s’agit d’une promesse simple, sauvage et peu crue, celle d’écrire pieds nus. C’est-à-dire sans protection, sans filtre, sans cette distance pratique qu’on n’a plus avec le monde depuis de temps immémoriaux. Etre, enfin, dans la plus pure proximité avec le vivant.

Ici, rien ne protège, ni de l’extérieur, ni de soi, les pieds de la poétesse touchent le monde sans filtre. Léa Cerveau marche ainsi dans ses textes comme on avance sur un sol irrégulier, parfois scabreux, en acceptant la blessure, autant que la caresse. Cette posture n’est pas un effet beatnik, libertaire ou bohème, c’est au contraire le coeur même de son geste, de sa marche consciente, et démarche ultra sincère.

Ce qui interroge et marque c’est la manière dont elle refuse de séparer l’intime du monde. Il n’y a pas d’un côté la douleur personnelle, de l’autre les catastrophes collectives. Tout est mêlé, indistinct, traversant. Le ventre devient champ de bataille, la peau archive, le souffle mémoire. Tout s’imbrique avec le talent de sa mise en scène, en mots et en pages.

L’amour n’est pas une simple idée, c’est une tentative, fragile et obstinée, de maintenir quelque chose debout dans un monde qui penche. Elle ne commente pas le réel, elle le laisse passer à travers elle, et c’est précisément cela qui nous bouleverse.

Sa langue, elle, avance par saccades. Par reprises par élans coupés net, des vers courts, parfois réduits à un seul mot, comme si chaque fragment devait être arraché au silence. Il y a quelque chose de profondément respiratoire dans cette écriture, ça inspire, ça bloque, ça reprend. On sent que le poème n’est pas une entité finie mais un geste essentiel, vital, presque une manière de ne pas sombrer. Elle écrit comme on revient à soi doucement après avoir manqué d’air, le temps d’un instant.

Et puis il y a les silences. Les blancs. Ils sont partout, et ils comptent autant que les mots. Ce ne sont pas des pauses élégantes ou décoratives, ce sont des béances, des abîmes, des endroits où le texte refuse de combler. Où il laisse au lecteur la responsabilité de sentir. Cette mise en page, très aérée, presque fragile, crée une expérience physique de lecture. On ne peut pas avaler ces poèmes. Il faut s’y arrêter, y revenir, parfois s’y heurter. Ca marche dans plein de sens de lecture.

Ce qui est plus rare encore, c’est l’équilibre qu’elle tient entre le terrestre et le spirituel. Il y a chez elle une tension constante entre l’ancrage et l’élan, entre la boue et le ciel. Elle parle de souffle, d’énergie, de lumière, mais jamais en fuyant la matière. Toujours avec les pieds dans la glaise, le corps fatigué, la peur bien réelle. C’est ce qui empêche le texte de basculer dans le vague ou le creux. Ici, le spirituel ne plane pas mais il lutte.

Dans la seconde partie, ’Encyclies’, resserre encore l’expérience. On entre dans quelque chose de plus fragmenté, plus instable, presque borderline par moments. Des dates, des notations, des visions, des pertes de repères. Comme si la langue tentait de suivre une conscience en train de se déplacer sans cesse, une langue nomade.

C’est là que le livre devient le plus intime, presque dérangeant par instants, parce qu’l touche à des zones que la littérature évite souvent, la dissociation, la surcharge sensible, cette sensation d’être "trop" au monde.

Et pourtant, au coeur de cette traversée, une ligne tient. Fine, fragile, mais indestructible : la tendresse. Pas une tendresse naïve, ni décorative. Une tendresse comme choix, comme résistance. Comme dernier territoire humain. Quand elle écrit qu’il ne reste peut-être que ça, aimer, encore et ce n’est vraiment pas une simple formule.

Trois éclats disent le livre avec justesse et dépouillement :
« Pieds nus »
« vivre ici »
« la tendresse »

Trois mots presque nus.. Et pourtant tout s’y joue, c’est à dire accepter d’être exposé, ne pas fuir le réel, et répondre malgré tout par quelque chose qui ne détruit pas davantage.

Ce livre déborde parfois, il insiste, il répète parfois jusqu’à l’épuisement certains motifs, le souffle, la lumière, les racines, l’amour. Mais c’est aussi ce qui le rend vrai. Il ne cherche pas à être maîtrisé. Il cherche à être vécu. Et dans un paysage littéraire souvent trop poli, trop conscient de lui-même, cette absence de cynisme a quelque chose de presque radical.

On referme ce recueil avec une sensation étrange, celle d’avoir été rejoint. Pas convaincu ou séduit, non, re-joint. Comme si quelqu’un, quelque part, avait décidé de ne pas se protéger du monde comme nous tous on le fait par facilité, et que cela, simplement, nous autorisait à baisser un peu la garde à notre tour, et être plus courageux.

Et rien que pour ça, ce livre mérite d’être lu, gardé, et parfois rouvert, quand le réel devient trop dur à sentir et que les mots justes de l’excellente poésie sont vraiment réconfortants. Merci Léa pour l’expérience sensorielle, et tout le reste.

Léa Cerveau, Mémoire de nos pieds nus (suivi de Encyclies), Rootleg #36

https://www.maelstromreevolution.org

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