Mammuth, de l’Enaurme et Grand Cinéma français

Mammuth, de l'Enaurme et Grand Cinéma français

"Mammuth" est le quatrième long métrage du Duo Delépine-Kervern qui, mine de rien, est en train de construire une oeuvre. Une oeuvre singulière, militante, sociale qui donne du sens et de l’émotion et fait la part belle aux histoires, aux gens, aux acteurs et à la lutte des classes. Les deux scénaristes-réalisateurs sont devenus, ainsi, avec talent et nonchalance des valeurs sûres du cinéma français. Ils ont inventé un ciné dans la plus pure tradition de ce qui a fait l’âge d’or du 7 ème Art dans les années 40 dans notre pays. "Mammuth" est un ovni qui nous montre la France d’en bas avec une poésie et un sens du portrait qui allient justesse et inventivité, cruauté bienveillante, pertinence et introspection émouvantes dans ce que la classe populaire a de plus tendre et authentique.

Le pitch : Serge Pilardosse vient d’avoir 60 ans. Il travaille depuis l’âge de 16 ans, jamais au chômage, jamais malade. Mais l’heure de la retraite a sonné, et c’est la désillusion : il lui manque des points, certains employeurs ayant oublié de le déclarer ! Poussé par Catherine, sa femme, il enfourche sa vieille moto des années 70, une " Mammut " qui lui vaut son surnom, et part à la recherche de ses bulletins de salaires. Durant son périple, il retrouve son passé et sa quête de documents administratifs devient bientôt accessoire par rapport à son besoin d’évasion et de résolution de ses traumatismes du passé.

Le titre du film Mammuth fait référence à la Münch Mammuth, une moto allemande créée dans les années 60 par un inventeur allemand qui a décidé de placer un moteur de voiture et de le mettre dans un cadre de moto. Derrière son aspect "obèse", la Münch Mammuth fait partie des motos les plus puissantes du monde.

Cette moto, symbole du passé de l’anti-héros est l’objet symbolique duquel Serge Pilardosse devra se séparer pour grandir, pour accéder à une autre vie. A travers ses rencontres, ses déboires, cette grosse carcasse à cheveux longs qui n’est pas sans nous rappeler la figure d’Obélix va vers l’Ouest à la recherche des fameux papelards.
Ce prétexte administratif, fil rouge d’une quête perdue d’avance, va permettre un voyage référentiel d’une poésie inouïe. L’ultime quête spirituelle et introspection d’un gentil, d’un brave type brisé par la vie, par l’amour perdu et une vie banale d’employé rongé par les crédits.

Gérard Depardieu trouve avec Mammuth un rôle à sa (dé)mesure, son corps enflé montré sans fausse pudeur mange la caméra. Bouffi, vieilli affublé d’une coiffure improbable et sans forme il est un personnage pathétique et majestueux à la fois. Un corps de théâtre, un corps de souffrance, d’excès et de grande force comme lorsqu’il découpe la viande ou sort un cercueil d’un caveau.

Pillardosse le puceau, moqué par ses collègues qui préfèrent manger des chips plutôt que d’écouter le discours de son pot d’adieu, nié par ses anciens patrons ne pourra aspirer à une dernière partie de vie pleine de quiétude financière et d’amour s’il ne fait pas cet ultime voyage initiatique pour se retrouver lui-même, pour prendre du soleil et dire au revoir à celle qu’il a perdu dans un accident de moto fatal.

Mammuth est une réussite totale. C’est un petit bijou du genre, un film d’artisans au service d’une grande cause cinématographique. Depardieu offre sa voix, sa carcasse, son talent et surtout sa générosité à une oeuvre qui si elle était sa dernière serait l’apogée d’une grande carrière.
On rit, on tremble, on est ému devant cette composition d’acteur, ce regard posé sur un personnage et sur la maîtrise d’un film qui ose tout ; le beau, le laid, le glauque, le décalé, l’invention, l’audace et l’émotion juste.

Pillardosse croise dans son périple des fous, des méchants, des pervers, des paumés, des gentils, des tendres, des exclus, des travailleurs, des inactifs, des poètes et des vieux, on est touchés par cette galerie de portraits d’Humains qu’on a tous croisés ou qu’on n’a pas osé voir.

"Mammuth" est d’une grande humanité, d’une énAUrme pudeur et impudeur, les sentiments les plus simples et les plus complexes y sont mis en scène, la réalisation est parfaite, pleine de trouvailles qui donnent du sens et des nuances. Les réalisateurs de ce film rare sont les essayistes d’un Cinéma français qu’on avait peur de ne plus jamais voir dans une salle, à la fois garant d’un passé et tourné vers une grande modernité de l’oeil d’auteurs qui ont compris et digéré une époque.

Le festin sur pellicule offert à la projection de "Mammuth" est digne de la meilleure des gauloiseries. Gargantua, Obélix et les géants français de notre mémoire patrimoniale y sont les convives de choix, les personnages de ce film ont la même ampleur que ces derniers.

"Mammuth" est comme un excellent repas traditionnel fait avec des mets originaux, rares et précieux qu’on a envie de partager avec ceux qu’on aime.

De l’Art brut, génial, qui fait espérer à nouveau. Une Révolution dans le 7 ème Art.

Réalisé et écrit par Benoit Delépine et Gutave Kervern.

Gérard Depardieu : Mammuth
Yolande Moreau : Catherine
Anna Mouglalis rôle : La fausse handicapée
Isabelle Adjani : L’amour perdu
Bouli Lanners : Le recruteur
Miss Ming : Miss Ming
Benoît Poelvoorde : Le concurrent
Dick Annegarn : Le gardien de cimetière
Sine : Le viticulteur
Philippe Nahon : Le directeur de l’hospice
La serveuse : Stéphanie Pillonca
L’employé de la caisse de retraite : Blutch
Le boucher de grande surface : Gustave Kervern