Les Actionnaires prêts à lâcher la Société Générale

Les Actionnaires prêts à lâcher la Société Générale

C’est dans un climat très dégradé que s’ouvre une Assemblée générale où les porteurs de titres de la Société générale s’interrogent sur la capacité de la banque à surmonter la crise déclenchée avec l’affaire Jérôme Kerviel. En prélude à cette assemblée convoquée pour mardi, la Société générale s’est livrée à un exercice de totale transparence et a publié les deux rapports d’enquêtes lancés à la suite de la fraude. C’est donc l’heure des constats et des sanctions, et la lecture des deux rapports est assez édifiante. Ils mettent en lumière toutes les difficultés de la banque à contrôler l’activité de ses salles de marché, tout en constatant les fragilités dont elle a fait les frais en raison d’une forte croissance.

Les actionnaires n’ont pas apprécié les conclusions des audits de PriceWaterhouse Coopers et de l’Inspection de la banque, malgré l’excellence de la communication de ses dirigeants depuis le 24 janvier, jouant tour à tour du secret bancaire et d’aveux savamment exprimés. L’exposition des boucs émissaires, Jérôme Kerviel en premier lieu, son correspondant de la Fimat Moussa Bakir ensuite, son assistant au back office Thomas Mougard enfin, n’ont pas entamé la suspicion qui s’est emparée du public dès les premiers jours de la révélation de la fraude, ni celle des petits porteurs et des épargnants qui gardent à l’esprit le krach mondial des subprimes et doutent désormais de la capacité du 3ème établissement bancaire en France à conserver une position solide sur un marché en complète restructuration.


Le succès de la banque lui a tourné la tête :


Pour expliquer que la hiérarchie directe de Jérôme Kerviel n’ait pas détecté son activité frauduleuse, l’Inspection met ainsi en avant un contexte opérationnel rendu difficile par une forte et rapide croissance de l’activité. Elle cite un doublement des volumes en douze mois, les effectifs du front office où travaillait le trader incriminé sont multipliés par 6 en deux ans avec la multiplication du nombre de produits financiers, alors que le middle office chargé de contrôler les opérations demeure en sous-effectif chronique en 2007 à la suite de nombreux départs.


Cette explosion mal maîtrisée finit par gangrener les esprits, puisqu’on découvre avec effarement que l’envolée de Delta One et de ses résultats s’accommode de l’apparition de pratiques délétères : dépassements de limites de risque ou lissage des résultats entre traders. Bref, l’activité, comme les esprits, sont en surchauffe. C’est la rançon de la croissance, invite-t-on à penser à la banque, mais c’est justement ce qui fait peur. À l’époque, c’est toute l’activité de SG-CIB, la banque de financement et d’investissement de la Société générale, qui explose, le rendement de ses fonds propres dépassant 46% en 2006, ce qui en fait alors l’un des établissements les plus rentables au monde. La fuite en avant de Delta One évoque, toutes proportions gardées, celle du Crédit lyonnais dans les années à la fin du XXème siècle.


Tandis que la Société générale engrangeait les bons résultats en raison d’une forte croissance des marchés financiers, elle se distinguait par une gestion classique de compression de la masse salariale… Par contre, quand on monte au niveau de la direction, certains postes sont épargnés. Daniel Bouton, qui a dû prendre du recul en tant que président du Conseil d’administration, a dû laisser la direction opérationnelle à Frédéric Oudéa, promu Directeur général. Mais en épargnant Jean-Pierre Mustier, la patron de la Banque de financement et d’investissement, et son adjoint qui dirige les dérivés d’actions, Frédéric Oudéa ne préserve pas seulement le résultat futur de la Générale : il concentre la responsabilité au niveau de la direction sur Philippe Citerne, le Directeur général délégué qui coiffait ces activités de marchés, celui-là même qui ne s’entendait plus avec Daniel Bouton sur la stratégie d’alliance de la banque, et qui pourrait être rapidement mis à l’écart. En ce sens, l’affaire Kerviel n’aura pas été perdue pour tout le monde.


Les dirigeants de la Société générale discrédités :


La fragilité révélée du 3ème établissement bancaire français n’a pas inquiété seulement ses actionnaires. À l’extérieur et à l’Étranger aussi, les milieux d’affaires se méfient désormais, comme en témoigne l’impossibilité devant laquelle s’est trouvée la banque de racheter la totalité des actions de sa filiale russe à 50% : Rosbank. En effet, le deuxième actionnaire du groupe a refusé d’apporter ses titres, soit 40% du capital, et entend donc les conserver. Nous ne voulons pas transformer cette banque en une banque française, Rosbank est une banque russe et va le rester, a concédé Philippe Citerne qui vient tout de même d’être élu à la tête du Conseil d’administration de Rosbank lors de son Assemblée générale lundi à Moscou. Le banquier n’a pas précisé les raisons de l’attitude d’Interros, il a simplement indiqué que la Société générale augmentera tout de même sa participation dans Rosbank de 5 à 10 points. Rosbank va donc conserver un actionnaire minoritaire à plus de 30%, alors que la Société générale avait lancé une offre valorisant l’établissement à 2,8 milliards de dollars.


Aux États-Unis, une class action est engagée depuis le début de l’affaire Kerviel contre la Société générale, et les avocats américains se sont frottés les mains à la lecture des rapports d’audit commandés par la banque. Ils contestent non seulement le montant des sommes déficientes, qu’ils estiment à 7,7 milliards en lieu et place des 4,9 milliards d’euros engloutis dans la conversion des positions prises par le trader. Pour eux, c’est la démonstration que les supérieurs directs de Jérôme Kerviel n’ont pas fait leur travail, ils montrent Éric Cordelle du doigt, son supérieur hiérarchique, et Martial Rouyère, le manager de la salle des marchés où il opérait ! Plus grave, ils s’estiment en droit de remonter dans la hiérarchie et dans le temps pour fustiger des déficiences de contrôle de la Société générale dans ses activités boursières, jusqu’à incriminer Frédéric Oudéa et Jean-Pierre Mustier, ceux-là mêmes qui ont été promus dans la tourmente créée par la révélation du trou creusé dans la banque par Jérôme Kerviel…


L’Assemblée nationale, qui doit examiner cette semaine 2 amendements au projet de Loi de Modernisation de l’Économie, renforçant le devoir d’information des banques à l’égard de la Commission bancaire et décuplant le montant des sanctions pécuniaires que celle-ci peut infliger aux établissements financiers, a désormais tout lieu d’être troublée dans ses travaux par l’onde de choc générée par ce qui se révèle être aussi en France un véritable tsunami financier.

 

 


La banque a pris le temps de se laver les mains
Du grand trou creusé vite en faisant des affaires,
Pour ceux qui n’ont rien vu des aveux mortifères
N’ont pas ôté le doute à tant d’esprits humains…


Ceux des petits porteurs de précieux parchemins
Qui ont cru trop longtemps aux filons aurifères
Se sont vus pris, perdus, pendus aux conifères
Et dupés sur leur sort comme au cours, les gamins.


Quand le vrai responsable est un bouc émissaire,
Il faut voir que pour tous c’est un mal nécessaire
Pour ne pas mettre en plus tout le système à mal.


Soit ! Vois l’avis auquel renvoie un astérisque :
Les chefs sont hors du coup et c’est plutôt normal,
Ces gens n’ont pas pour but de trop courir de risque.