"Les diaboliques de Maldormé" de Jean Contrucci

"Les diaboliques de Maldormé" de Jean Contrucci

Longtemps Jean Contrucci fut un romancier rare - on
ne lui dut que quatre romans en vingt ans - mais un
critique littéraire aussi respecté que redouté : dans
les pages du feu Provençal d’abord (frère ennemi
vaguement à gauche du feu Méridional clairement à
droite, ces "rivaux" de papier partageant jusqu’aux
mêmes locaux !), devenu la monolithique Provence
depuis, où il continue de donner chaque dimanche son
avis, "sévère mais juste" comme on dit, sur la
production de ses innombrables et prolixes confrères.

Manière de garder un pied dans le journalisme et
l’oeil éveillé censé aller de paire ! Mais à l’âge de
la retraite, Jean Contrucci a mis la pédale douce sur
ce que l’on appelle chez les écrivains "son vrai
boulot" et qui rappelle à chacun combien il est dur de
vivre de son seul talent d’auteur... Voici donc notre
homme qui consacre désormais l’essentiel de son temps
à sa propre littérature, devenu à l’aube du XXIè
siècle un romancier productif.

Il n’avait pourtant pas toujours été tendre avec ce
que les Parisiens étiquettent "le polar marseillais",
mis soudain à la mode par la mort d’Izzo, et qui fait
depuis florès..., lorsqu’en 2002 Jean Contrucci publie
chez Lattès "L’énigme de la Blancarde", qui obtiendra
en 2003 le Prix Paul Féval de littérature populaire,
décerné par la distinguée Société des Gens de Lettres
 ! Un coup d’essai et un coup de maître, également un
succès de librairie, dans lequel Jean Contrucci
conjugue savamment son amour de l’histoire, des faits
divers et de sa bonne ville de Marseille. En prenant à
son tour le risque de la critique, avait-il aussi
voulu montrer à ses frères de plume moins inspirés
comment il fallait faire ?

Sans savoir encore s’il y en aurait un deuxième,
Contrucci avait sous-titré son premier polar
marseillais "Les nouveaux mystères de marseille", en
hommage aux feuilletonistes qu’il affectionne. Il sort
aujourd’hui le sixième volume, déjà, des aventures de
Raoul Signoret, journaliste au Petit Provençal, et de
son oncle Eugène rabuteau, patron de la Sureté. Une
oeuvre se met donc en place, avec ses fondamentaux :
le Marseille 1900 et ce miroir de notre société qu’il
offre à nos yeux un siècle plus tard, le goût de
l’énigme à l’ancienne et l’exercice d’un langue
savoureuse !

Car c’est tout le style de Contrucci que d’être
aussi clair qu’élégant et de nous charmer par l’usage
parfaitement maitrisé de ce Français goûteux, cette
langue belle, qui nous manque tellement aujourd’hui
qu’on oublie parfois qu’elle existe... encore. Je dois
dire que ses métaphores, par exemple, sont d’une telle
évidence que j’enrage à chaque fois de ne pas les
avoir trouvées moi-même dans l’écriture d’un roman
précédent, et m’étonne dans le même temps qu’il soit
le premier à y avoir songé. Je ne m’interdis pas un
jour ou l’autre, d’ailleurs, de lui en piquer à
l’occasion une ou deux mine de rien...

En résumé, que se passe-t-il en cet été 1906 ? C’est
la panique dans l’anse de Maldormé, quartier de
Malmousque : le notaire Théophile Deshôtels vient
d’être retrouvé pendu à l’espagnolette de sa chambre.
Crime ou suicide ? Des rumeurs couraient sur la vie
dissolue du tabellion et tout semble accuser la
gouvernante Liselotte Ullman qui, en ces temps
revanchards, présente le défaut capital d’être une
"Bochesse" ! Désignée à la vindicte populaire, elle
devra compter sur la pugnacité du toujours pédalant
Raoul (il possède un cycle Gladiator), éternel
fouille-merde aux quatre coins de Marseille.

Alors voilà, ces "diaboliques de Maldormé" sont un
opus de plus à ses "nouveaux mystères de Marseille",
ce qui suffit tout à fait à justifier la lecture de ce
dernier Contrucci et n’interdit pas de revenir en
arrière si vous veniez seulement à le découvrir. Car
il s’agit ici d’une série qui sans être intemporelle
peut s’attaquer dans le désordre le plus total, comme
Simenon, Christie, Conan Doyle ou Dard, partie pour
devenir un classique pourvu que l’auteur continue à ce
rythme impeccable.

Je rajouterai pour finir que ce n’est pas parce que
cet excellent divertissement littéraire se déroule à
Marseille, qu’il ne concerne que les lecteurs
Marseillais... Faut arrêter avec ça, les gars ! Fuck
off le centralisme et le régionalisme, mêmes merdes
d’un même vieux cul, celui de la France atavique.
Est-ce que je me suis privé, moi, gamin et pur petit
Marseillais, de me régaler à la lecture des Mystères
de Paris ? Alors Mystères de Marseille for everybody !

Les diaboliques de Maldormé, par Jean Contrucci,
aux éditions JC Lattès