L’estampe célèbre la nature
Après une mise en bouche en Mars avec le Salon International de l’estampe, regroupant près de quarante galeries du monde entier, et présentant des estampes anciennes et contemporaines, le mois de Mai s’ouvre avec de nombreux événements et expositions de gravures, véritable festin qui nous mène jusqu’au mois de Juin consacré mois de l’estampe, point d’orgue de cette discipline artistique trop méconnue du grand public.
L’occasion de découvrir les techniques et les œuvres des graveurs classiques et modernes, et de les envisager sous l’angle de leur rapport à la nature, thème à l’honneur dans beaucoup des manifestations proposées.
Au XVIIIème, sous l’influence de Rousseau, le geste libre de l’aquafortiste rejoint la nature dans ce qu’elle a de sauvage. Avec les romantiques, elle s’entoure de ruines et se pare de clairs-obscurs qui éclairent les ténèbres dans lesquels on la maintient plongée. Mais les graveurs originaux du XVIIIème sont rares en France. Il faut, une fois encore, se tourner vers l’Italie ou les Flandres. La nature est ainsi particulièrement décrite avec précision par des peintres graveurs comme l’italien Canalleto qui rend hommage aux paysages et vues de Venise avec un raffinement inégalé.
C’est au XIXème siècle que l’estampe française, représentant la nature, revient en force avec des graveurs paysagistes de l’Ecole de Barbizon comme Daubigny qui anime ses ciels avec fougue et s’inspire des œuvres de Rembrandt pour l’éclat de la lumière, la nervosité du trait. Comme avec le maître hollandais, on est, et ce depuis Jongking, dans une facture spontanée, et les estampes de cette époque ont la vivacité de croquis pris sur nature. Corot grave la lumière d’Italie et ses traits s’emmêlent comme des végétaux vibrants, témoins de ses émotions et de sa fascination pour les beautés de la nature. N’étant pas technicien, il se préoccupe essentiellement de fixer sa vision intérieure des paysage sur la planche vernie de ses cuivres. Plus tard, Pissaro saisira les hésitations de la lumière, l’avancée des ombres dans des paysages vivants, exprimant toute l’instantanéité d’une nature insaisissable et changeante. Les mouvements modernes ont déstructuré la nature, faisant de ce qu’elle offrait un point de départ à des recherches formelles ou conceptuelles. Peu de graveurs ont suivi ces évolutions : Derain fixe le Pont de Cagne dans une perspective cubiste mais le plus grand paysagiste française fut Dunoyer de Segonzac et ses arbres morts, seuls dans des espaces nus, vides, parcourus de branchages qui les lacèrent comme autant de blessures.
Inscrit directement dans cette filiation, André Jaquemin, né à Epinal en 1904 et mort à Paris en 1992, a exécuté quelque 1400 gravures et abordé tous les genres, la figure et le portrait, les natures mortes. Ce maître du paysage équilibre toujours la rigueur du métier et la liberté du sentiment. Chez lui, la précision de l’écriture et la fermeté du trait sont mises au service de l’émotion devant la nature. Il a un sens aigu de l’espace, de l’atmosphère et des saisons. Dans son Dégel près de Dompierre, la neige même semble griffée, on suit des chemins ne menant nulle part. Les arbres dépouillés rompent les lignes horizontales, des arrondis inutiles de la vallée. C’est glacial, nerveux, épuré. On sent l’Est, le vent, la solitude. « Le grand graveur français, fils de nos provinces de l’Est, a admirablement exprimé graphiquement la rare poésie du paysage lorrain qui connaît sa plus grande beauté en hiver.
Les vastes espaces neigeux, les grandes routes tragiques et désertes, les ciels lourds de l’hiver ont été magnifiquement évoqués par André Jacquemin..."*
Aujourd’hui, avec la multiplicité des techniques, la nature prend des visages et des allures très différents, traités par chaque artiste selon sa sensibilité et son style. Certains, comme Bernadette Planchenault qui illustre l’Histoire Naturelle de Buffon, décrivent avec minutie l’anatomie des oiseaux et animaux sauvages, d’autres choisissent d’exprimer leur solitude, leur écrasement face à une nature indomptable, comme Joëlle Serve dans ses eau-fortes en couleur, noyées dans l’immensité de cieux lourds et orageux, ou Hélène Nué dont les arbres se dressent, nus, enracinés dans une mer mouvante et mystérieuse.
D’autres célèbrent la matière, les écorces, branchages de la végétation pour leur offrir des allures élégantes, les assembler en formes de bouquets exotiques dans des concours de beauté et d’étrangeté. Ainsi, Guillaine Querrien, jouant sur les harmonies du noir et blanc, recompose la nature, fondue en un ensemble complexe de textures et de formes variées, presque devenues irréelles. De même, André Béguin observe les méandres d’une végétation touffue abritant des êtres vivants dans des compositions poétiques et tendres.
Enfin, quelques graveurs tendent vers l’abstraction dans leur approche d’une nature imaginaire, isolée dans un espace flottant, intellectuel. Michèle Atman nous livre ainsi des jardins comme des surfaces à habiter, étendues de rêves et d’obscurités, incertaines.
Dans un monde de plus en plus urbanisé, il est toujours intéressant de noter cette omniprésence de la nature comme source de créations artistiques. Elle inspire en particulier les graveurs dont le travail patient et fin trouve sa résonance dans ses enchevêtrements, dans ses compositions foisonnantes et complexes ainsi que dans la matière brute dont elle est issue. On peut également noter l’absence d’un thème pourtant au goût du jour, mais bien moins romantique : les détritus et immondices jonchant la nature et créant une masse informe et abjecte, nouvel environnement, nouveau regard poétique…Cyrille Harpet a écrit une « philosophie des immondices », à quand l’art du déchet ?
*André Dunoyer de Segonzac - Préface de l’exposition "Galerie Nouvel Essor"1971
*André Dunoyer de Segonzac - Préface de l’exposition "Galerie Nouvel Essor"1971