Critique de Ci-Gît Paris de Claire Cros
"CI-GÎT PARIS" est plus qu’un livre, c’est un livre-objet absolument
remarquable dans sa construction, sa mise en forme, en pages, son écriture
et sa couverture, qui s’envisage par le toucher et qui est particulièrement
esthétique. Ce "pamphlet d’anticipation", comme il se définit lui-même, est
né dans le magma éditorial consécutif à la sortie du dernier livre de Michel
Houellebecq.
Sa maman est C. C. , une jeune femme avec beaucoup de
caractère, d’idéalisme, d’amour du bien, du beau et du bon, qui n’a rien à
voir avec Claire Castillon ou Claire Chazal, mis à part des initiales
communes.
Claire Cros fait un métier énigmatique en marge de son travail d’écriture,
elle est conservatrice/restauratrice de peinture de chevalet, ce qui est
délicieusement anachronique et mystérieux, avouons-le.
"CI-GÎT PARIS", est un livre habile qui non seulement tente, mais réussit à dire des choses
intelligentes à propos de Houellebecq sans méchanceté ni cynisme excessifs,
avec un bon sens global, et des formules qui font mouche : " La rentrée
littéraire n’aurait qu’un seul livre "La Possibilité d’une île" de
Houellebecq. Les pays qui n’ont qu’un seul livre sont rarement des
démocraties". C’est brutal, mais implacablement juste.
Dans son "CI-GÎT PARIS", elle assiste à l’enterrement d’un monde qu’elle
adorait et qu’elle a la douleur de voir remplacé par un univers
houellebecquien qu’elle aime moins. Elle préfère Pivot à Durand, qu’elle
trouve bordelique, et parsème son essai de petits graphiques étranges et
esthétiques, de schémas bourrés de sens cachés qui plairont aux
scientifiques.
Pêle-mêle, Claire Cros soupçonne Houellebecq d’être un peu homophobe et agacé
par la montée de la Queer attitude ; elle compare l’auteur particulier et
élémentaire à un Golem en référence au Seigneur des anneaux et disserte à
coup de paragraphes courts et bien dosés sur le phénoménal auteur le
plus médiatisé de France.
Claire Cros s’amuse avec les mots dans un passage intitulé « ducuducu », se
demandant même si Houellebecq n’est pas une bitte avec deux "t". Le livre
est truffé de trouvailles très drôles ou malignes, notre érudite jeune
auteur a disposé son propos comme un travail de laboratoire, Houellebecq
semble être une sorte d’expérience pour elle et, force est de constater
qu’elle est reçu, la plupart du temps, à ses tests.
Cros regarde MH comme une bête curieuse, glauque un peu malsaine et essaye
de démontrer que son rat de laboratoire, qui ne semble pas trop tenir à la
vie, pourrait finir par se suicider selon ses observations.
"CI-GÎT PARIS" est un ouvrage hors norme très difficile à expliquer, à
résumer, il semble qu’il peut se lire dans plusieurs sens, par morceaux, par
fragments, comme un puzzle mélangé dont le lecteur serait le seul à pouvoir
rétablir le sens.
Notre écrivain trentenaire s’amuse à mélanger les références, entre culture
télé et médiatique et une bonne dose de culture classique qu’elle soit
littéraire ou scientifique. Le tout donne un objet non identifié plein
d’étrangeté et de surprise, inventant à lui seul un nouveau concept
littéraire.
Houellebecq doit être ravi d’avoir inspiré un produit papier aussi abscond,
le brouillon méticuleux d’une chercheuse, d’une essayiste moderne qui tente
elle aussi de disséquer un microcosme et de rendre public ses observations.
Entre deux équations, quelques bons mots et trois graphiques, Claire Cros
annonce la mort de la Littérature, nous dit que le Présent est inquiétant et
qu’il n’y aura pas d’avenir. Son constat d’impossibilité du monde semble
sans appel mais son livre démontre au contraire une belle réaction
intellectuelle et sensorielle. Et si le phénomène Houellebecq nous avait
aidé à avoir une vraie prise de conscience sociétale ?????
Merci Claire, merci Michel.
"CI-GÎT PARIS", Claire Cros, Editions Michalon (2005), 156 pages, 15 euros
"CI-GÎT PARIS", Claire Cros, Editions Michalon (2005), 156 pages, 15 euros