Close : le chef-d’œuvre discret de Lukas Dhont, ou la tragédie d’une tendresse interdite

Close : le chef-d'œuvre discret de Lukas Dhont, ou la tragédie d'une tendresse interdite

Certains films vous prennent par la main avant de vous laisser seul avec une absence. Close, de Lukas Dhont, appartient à cette catégorie rare : celle des œuvres qui avancent avec une douceur presque dangereuse, parce qu’elles savent précisément où elles frappent. Après Girl, le cinéaste belge signe un film d’une sensibilité extrême sur l’amitié fusionnelle entre deux jeunes garçons, Léo et Rémi, amis depuis l’enfance, presque frères, presque doubles, liés par une proximité physique, affective et innocente que le monde adulte et scolaire va peu à peu rendre suspecte.

Au départ, il y a la lumière, les champs de fleurs, les courses dans l’été, les corps encore libres de toute surveillance sociale. Léo et Rémi dorment ensemble, se consolent, se touchent, rient, s’inventent des mondes. Rien n’est forcé, rien n’est ambigu en soi : c’est l’amitié dans ce qu’elle a de plus pur, de plus entier, de plus abandonné. Mais l’entrée au collège agit comme une contamination. Le regard des autres arrive, les questions aussi, les ricanements, les soupçons, les mots qui enferment. Ce qui était naturel devient soudain visible. Ce qui était beau devient dangereux. Léo comprend très vite que cette tendresse masculine peut lui coûter sa place parmi les garçons. Alors il s’éloigne. Il choisit le hockey, le groupe, la virilité de façade, cette armure dérisoire que tant d’adolescents endossent pour survivre au tribunal permanent de la cour de récréation.

Rémi, lui, ne comprend pas. Il reçoit cet abandon comme une trahison intime, brutale, incompréhensible. Et c’est là que Close devient bouleversant : non pas parce qu’il appuie sur le drame, mais parce qu’il montre comment une blessure minuscule en apparence peut devenir irréparable quand elle touche l’endroit le plus fragile d’un être.

La grande intelligence du film est de ne jamais réduire cette histoire à une thèse. Lukas Dhont ne filme pas “un sujet”, il filme des visages, des silences, des gestes interrompus, des regards qui n’osent plus se poser. Il montre avec une précision presque cruelle comment les garçons apprennent très tôt à mutiler leur tendresse pour correspondre à ce qu’on attend d’eux. Close parle d’homophobie, évidemment, mais plus profondément encore d’une police invisible des corps masculins : ne pas trop toucher, ne pas trop aimer, ne pas trop pleurer, ne pas trop dépendre d’un autre garçon. Le film dit cela sans discours, sans démonstration lourde, avec une élégance bouleversante. Eden Dambrine est prodigieux en Léo : son visage porte à la fois la fuite, la culpabilité, l’incompréhension et cette panique d’enfant qui ne sait pas encore mesurer les conséquences de ses lâchetés.

Gustav De Waele, en Rémi, est d’une fragilité déchirante, lumineux puis peu à peu recouvert par une douleur muette. Autour d’eux, Léa Drucker et Émilie Dequenne apportent une profondeur magnifique aux figures maternelles, sans jamais voler le film aux deux adolescents. Émilie Dequenne, notamment, donne à chaque apparition une densité humaine bouleversante, une douceur blessée qui reste longtemps en mémoire.

Visuellement, Close est un film d’une grande beauté, mais jamais décoratif. Les champs de fleurs ne sont pas seulement beaux : ils disent l’enfance, l’ouverture, l’infini possible avant que le monde ne vienne tout rétrécir. Puis le film se resserre, se refroidit, se durcit. L’espace devient plus hostile, les couloirs du collège remplacent les paysages ouverts, les corps se tiennent à distance. Cette mise en scène accompagne le basculement intérieur sans jamais souligner grossièrement les choses. C’est un cinéma du frémissement, du presque rien, du détail qui tue. Un regard évité. Une main qu’on ne prend plus. Un ami qu’on laisse seul. Et soudain, l’enfance se brise.

Ce qui rend Close si fort, c’est qu’il ne cherche pas à désigner un monstre. Léo n’est pas un bourreau. Rémi n’est pas seulement une victime. Les autres élèves ne sont pas tous des caricatures de cruauté. Le drame naît d’un système plus diffus, plus banal, donc plus effrayant : cette manière qu’a la société de corriger les êtres avant même qu’ils sachent qui ils sont. Le film montre comment un enfant peut devenir violent en voulant simplement ne pas être exclu. Comment la peur du regard des autres peut pousser à renier ce qu’on aime le plus. Comment une amitié immense peut mourir non parce qu’elle était fausse, mais parce qu’elle était trop belle pour un monde qui ne sait pas quoi faire de la douceur entre garçons.

Close est un grand film parce qu’il ne console pas facilement. Il laisse une plaie ouverte, mais aussi une immense impression de délicatesse. Lukas Dhont signe une œuvre d’une justesse rare, pudique, dévastatrice, portée par un casting exceptionnel et par une mise en scène qui comprend que les plus grands drames ne sont pas toujours les plus bruyants. C’est un film sur l’amitié, sur la honte, sur la masculinité abîmée, sur les mots qu’on ne dit pas à temps. Et surtout sur cette vérité terrible : à treize ans, on peut déjà perdre quelqu’un pour toujours, simplement parce qu’on a eu peur d’aimer trop visiblement.