Portrait de ma mère en bleu-gris.

Portrait de ma mère en bleu-gris.

Le psychiatre reprend son interrogatoire.
Avez-vous besoin de routines pour vous sentir stable ?

Mes routines. Mes rituels. Mes chorégraphies.
Je les appelle ainsi parce que routine évoque une mécanique sèche, alors que chez moi il s’agit d’autre chose : une géométrie de survie.

Une science intime des appuis.
Un art discret d’empêcher le monde de se désassembler.

Je ritualise parce que l’imprévisible possède une violence que beaucoup ignorent.

Parce que les changements de programme ont une texture sonore.
Parce que les attentes implicites me traversent comme des lumières trop vives.
Parce que vivre parmi les autres exige souvent de décoder, d’anticiper, de contenir, de traduire.

Mes rituels sont les cadres que je suspends autour du chaos.
Ils ont des couleurs précises.

Le calme est ivoire.
L’ordre est bleu pâle.
La sécurité possède une densité de laine chaude et une lumière de fin d’après-midi d’hiver.

Je pense en couleurs, en matières, en intensités.

Je range l’existence par nuances parce que le monde brut déborde trop rapidement de ses propres contours.
Mes chorégraphies me structurent, me rassurent, me tiennent ensemble.
Elles sont mes exosquelettes invisibles.

Si le monde vacille, ment, change de visage sans prévenir, alors au moins que je demeure fiable avec moi-même.

Au moins cela.

Ma mère, elle appartenait au bleu-gris.

Pas une métaphore.
Une sensation réelle.
Un bleu froid de métal sous la pluie.
Un gris compact.
Une lumière clinique.
Une fatigue chromatique.

Parfois, sa seule présence modifiait la pression atmosphérique de mon corps.
Elle entrait dans une pièce et quelque chose en moi se contractait imperceptiblement, comme certains animaux sentent l’orage avant qu’il ne commence.

Je pouvais être agressée par son silence.
Par son regard.
Par la densité de son attente.
Par sa manière de rendre l’air plus difficile à respirer.

Si nous ne partagions pas sa rigueur, son niveau d’exigence, son altitude intérieure, alors ses jugements devenaient des objets contondants.

Humiliants.
Violents.
Il ne fallait pas simplement faire bien.
Il fallait faire identique.
Penser identique.
Désirer identique.

Toute différence devenait presque une faute morale.
Je devais correspondre à l’architecture de sa pensée.
Et mon existence réelle débordait de partout.

Quand je n’étais pas celle qu’elle voulait, son attitude prenait parfois des proportions théâtrales : non pas fausses, jamais fausses, mais immenses.
Comme si ma divergence l’atteignait dans une zone primitive d’elle-même.

Je la décevais.
Je la rendais malheureuse.

Et cette culpabilité avait une couleur noire, lourde, humide, une couleur sans oxygène.
Je portais son chagrin comme une seconde colonne vertébrale.
Elle voulait pour moi ce que je ne pouvais habiter.

Je désirais des formes de vie qu’elle regardait comme on regarde une langue étrangère : avec inquiétude, incompréhension, parfois méfiance.
Nous nous aimions depuis deux systèmes nerveux incompatibles.

Voilà peut-être la vérité.
Pas une absence d’amour.
Une incompatibilité perceptive.

Deux cartographies émotionnelles incapables de faire coïncider leurs légendes.
Deux êtres tentant désespérément d’assembler un puzzle dont les pièces provenaient de boîtes différentes.

Et pourtant.
Elle me manque.

Cela aussi est difficile à expliquer.
Comment peut-on manquer de quelqu’un qui nous a tant blessée ?

Mais le manque n’obéit pas à la logique.
Le manque est animal.
Cellulaire.
Ancien.

Je crois qu’elle m’aimait.
D’une manière entravée.
D’une manière sans alphabet.

Comme si l’amour avait existé en elle sous forme de matière brute, dense, intacte ; mais qu’aucun adulte ne lui avait un jour appris à le transformer en chaleur, en langage, en geste recevable.

Comme une musique immense enfermée dans une pièce sans instrument.
Comme une couleur sublime privée de lumière pour apparaître.