Non au boycott de Joann Sfar : on ne combat pas la haine en bâillonnant un écrivain
Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans l’époque quand un écrivain, un dessinateur, un auteur de livres, un homme qui a passé sa vie à raconter les identités blessées, les mémoires juives, les douleurs arabes, les conflits intimes et les impasses de l’Histoire, devient soudain une cible à faire taire. Joann Sfar n’est pas un propagandiste. Il n’est pas un va-t-en-guerre. Il n’est pas un tribun de haine. Il est l’un des rares artistes français à avoir tenté, livre après livre, dessin après dessin, de tenir ensemble ce que tant d’autres préfèrent séparer : la mémoire juive, la souffrance palestinienne, la peur, la colère, la paix, la nuance.
Et c’est précisément cela qui dérange. Le festival marseillais Oh les beaux jours présente sa venue autour du Temps du désespoir, une BD de plus de 600 pages où Sfar interroge l’identité juive « à l’heure du grand réveil de l’antisémitisme », tout en tendant aussi l’oreille aux voix palestiniennes, arabes, bédouines et juives. Autrement dit : pas un livre de fermeture, mais un livre de confrontation, de dialogue et de complexité.
Alors pourquoi vouloir le boycotter ? Parce qu’il est juif ? Parce qu’il parle de l’antisémitisme ? Parce qu’il refuse de faire semblant que le 7-Octobre n’a pas existé ? Parce qu’il ne se plie pas à la grande machine des slogans où chacun doit choisir son camp, son drapeau, son vocabulaire autorisé ? On peut contester Joann Sfar. On peut ne pas aimer ses prises de position. On peut débattre durement avec lui. Mais vouloir empêcher sa venue, c’est autre chose. C’est franchir une ligne. C’est remplacer la contradiction par l’exclusion. C’est dire qu’un artiste n’a plus le droit d’exister publiquement dès lors qu’il ne parle pas exactement comme on voudrait qu’il parle.
Et quand cette logique frappe un auteur juif au moment même où l’antisémitisme remonte en France et en Europe, il faut avoir le courage de nommer le malaise : sous couvert de combat politique, on voit trop souvent revenir de vieux réflexes de mise à l’écart.
Joann Sfar n’a pas découvert la question juive hier matin sur un plateau télé. Toute son œuvre en est traversée, depuis Le Chat du rabbin jusqu’à ses livres les plus récents. La Fondation pour la Mémoire de la Shoah rappelait déjà, à propos de l’exposition La vie dessinée, que l’artiste puise depuis plus de trente ans dans l’histoire du judaïsme et utilise aussi son talent pour alerter sur la résurgence de l’antisémitisme. Ce n’est donc pas une posture opportuniste, ni une réaction de circonstance. C’est une fidélité intime, artistique, presque vitale. Après les massacres du 7 octobre 2023, Sfar a changé de place dans le paysage culturel : il est devenu, qu’il le veuille ou non, une voix visible de l’inquiétude juive française. Le Monde a décrit cette bascule comme la fin de l’insouciance pour un artiste longtemps associé à l’imaginaire, à l’humour et à la mémoire, désormais confronté à une époque où la complexité du conflit israélo-palestinien se transforme en injonction permanente.
Ce qui est absurde, c’est de présenter Sfar comme un ennemi de la paix. Ses livres disent exactement le contraire. Ils n’offrent pas une paix de carte postale, ni une paix molle pour plateau de télévision. Ils disent la paix difficile, sale, douloureuse, presque impossible parfois, mais nécessaire. Ils disent qu’on ne construit rien sur l’effacement des morts, ni sur la négation de la peur de l’autre. Ils disent qu’il faut écouter les récits incompatibles, même quand ils nous abîment. C’est d’ailleurs ce qui rend son travail précieux : Sfar ne fabrique pas du confort idéologique. Il oblige à rester dans la zone inconfortable où l’on peut pleurer des Juifs assassinés sans nier les Palestiniens, refuser le Hamas sans mépriser les Arabes, dénoncer l’antisémitisme sans valider toutes les politiques d’un gouvernement israélien. Cette position devrait être saluée. Elle est aujourd’hui suspectée.
Le boycott culturel devient dangereux lorsqu’il ne vise plus des actes précis, mais des identités, des origines, des appartenances fantasmées. On ne demande plus à l’artiste ce qu’il a écrit : on lui colle une étiquette. On ne lit plus son livre : on juge son nom. On ne débat plus de ses phrases : on scande contre sa présence. C’est une paresse intellectuelle, mais aussi une violence morale. Joann Sfar a le droit d’être critiqué, comme tout auteur vivant. Mais le priver de parole parce qu’il rappelle l’existence de l’antisémitisme, parce qu’il parle de la peur des Juifs, parce qu’il refuse les simplifications militantes, ce n’est pas du courage politique. C’est une lâcheté déguisée en vertu.
La culture ne sert pas à confirmer nos certitudes. Elle sert à nous mettre face à ce que nous ne voulons pas entendre. Si un festival littéraire n’est plus capable d’accueillir une voix complexe, blessée, contradictoire, alors il ne reste plus que des tribunes de confort, des entre-soi moraux, des scènes où chacun applaudit ce qu’il pensait déjà. Refuser le boycott de Joann Sfar, ce n’est pas demander qu’on soit d’accord avec lui. C’est défendre une chose plus simple et plus essentielle : le droit d’un artiste à parler, à écrire, à déranger, à porter sa mémoire et ses contradictions. Dans une époque inflammable, ce droit-là n’est pas un luxe. C’est une digue. Et quand la digue commence à céder, il ne faut pas regarder ailleurs.