Les Goûteuses d’Hitler : quand la terreur nazie se met à table
Il y a des films dont le sujet tient en une phrase et dont l’horreur, elle, continue longtemps après la projection. Les Goûteuses d’Hitler, nouveau film de Silvio Soldini, appartient à cette catégorie-là. Adapté du roman de Rosella Postorino, lui-même inspiré d’une histoire vraie, le film revient sur un épisode longtemps resté dans l’ombre : celui de jeunes femmes allemandes réquisitionnées pendant la Seconde Guerre mondiale pour goûter les repas destinés à Adolf Hitler, afin de vérifier qu’ils n’étaient pas empoisonnés. Trois fois par jour, elles mangeaient. Trois fois par jour, elles attendaient. Et chaque bouchée pouvait être la dernière.
Au centre du récit, il y a Rosa, jeune femme envoyée dans un village rural pendant que son mari est au front. Elle croit peut-être trouver un refuge, elle découvre un piège. Recrutée de force comme goûteuse pour le Führer, elle rejoint un groupe de femmes enfermées dans une mécanique absurde et terrifiante : manger pour survivre, mais manger au risque de mourir. Ce paradoxe donne au film sa force la plus immédiate. Dans une Europe ravagée par la faim, ces femmes ont accès à une nourriture abondante, parfois raffinée, presque luxueuse. Mais cette nourriture est peut-être leur poison. Le repas, symbole de vie, devient une cérémonie de peur.
Le point de départ historique est vertigineux. En 2012, peu avant sa mort, une Allemande nommée Margot Wölk révéla qu’elle avait été l’une de ces goûteuses forcées. Elle fut, selon le dossier du film, la seule survivante de ce groupe de femmes. Pendant plus de deux ans, elle aurait dû goûter les plats d’Hitler avant que celui-ci ne les consomme dans son quartier général de la Tanière du Loup. Cette révélation tardive donne au film une dimension presque spectrale : pendant des décennies, cette histoire n’avait pas vraiment existé dans la mémoire collective. Elle était restée enfouie, comme tant d’expériences féminines de la guerre, reléguées derrière les grands récits militaires, les batailles, les chefs, les vainqueurs et les bourreaux.
C’est justement là que Les Goûteuses d’Hitler trouve son angle le plus intéressant. Le film ne raconte pas la guerre depuis le champ de bataille, mais depuis une pièce, une table, des assiettes, des regards. Il ne montre pas l’Histoire comme un grand mouvement abstrait, mais comme une violence qui entre dans les corps. Ces femmes ne tiennent pas d’armes. Elles ne commandent rien. Elles subissent. Mais elles ne sont pas pour autant de simples silhouettes de victimes. Entre elles circulent la peur, la jalousie, la solidarité, la trahison, le désir de vivre, la honte aussi. Le film semble vouloir peindre cette micro-société contrainte, ce petit orchestre de femmes prises dans la machine masculine de la guerre.
Silvio Soldini revendique une approche intime, presque minutieuse. Le cinéaste parle d’une grande histoire qu’il fallait peindre « avec un petit pinceau ». La formule est juste. Car le danger d’un tel sujet aurait été de fabriquer un film lourdement historique, écrasé par son décor nazi et ses uniformes. Or l’enjeu est ailleurs : faire sentir la peur dans un geste, dans une attente, dans une main qui tremble, dans un visage qui calcule combien de temps il reste avant de savoir si l’on vivra encore. Le film, d’après son dossier, travaille beaucoup sur cette tension entre la grande Histoire qui gronde à l’extérieur et l’intimité d’un groupe de femmes enfermé dans un rituel quotidien de survie.
La photographie semble aller dans ce sens : un univers gris-bleu, froid, presque vidé de ses couleurs, inspiré notamment de documents historiques et de photographies de l’Allemagne des années 1940. Ce choix visuel évite le spectaculaire facile. Il installe une sensation de monde malade, de lumière étouffée, de beauté contaminée. On comprend que le film ne cherche pas seulement à reconstituer une époque, mais à rendre crédible une sensation : celle d’un temps où même manger pouvait devenir un acte politique, un acte de soumission, un acte de terreur.
Le personnage de Rosa, interprété par Elisa Schlott, porte cette tension. Elle est l’étrangère, celle qui arrive de Berlin, celle qui observe d’abord ce monde rural avant d’y être aspirée. Autour d’elle, les autres femmes composent une communauté fragile, instable, tantôt soudée, tantôt traversée par la peur et la méfiance. Le film semble aussi assumer une part plus romanesque, notamment à travers la relation secrète entre Rosa et le lieutenant Ziegler. Ce choix peut être risqué : dans un récit aussi fort, le mélodrame guette toujours. Mais il peut aussi ouvrir une zone plus trouble, celle où le désir et la survie se mélangent, où l’humain continue de réclamer de l’amour même au cœur de l’horreur.
Ce qui rend Les Goûteuses d’Hitler potentiellement fort, c’est qu’il ne se contente pas de rappeler une anecdote historique méconnue. Il pose une question plus dérangeante : que fait-on quand vivre signifie collaborer malgré soi à un système monstrueux ? Ces femmes ne choisissent pas leur rôle, mais elles sont intégrées à la mécanique intime du pouvoir hitlérien. Elles protègent, malgré elles, le corps du tyran. Elles deviennent les boucliers biologiques d’un homme qui a semé la mort partout autour de lui. C’est là que le sujet prend une ampleur morale redoutable.
Le film arrive aussi dans un moment où les récits de guerre vus par les femmes prennent une importance nouvelle. Non par effet de mode, mais parce que l’Histoire a longtemps été racontée autrement : par les généraux, les résistants, les vainqueurs, les coupables, les grands procès. Ici, il s’agit de montrer celles qui sont coincées entre la peur et la faim, entre l’instinct de survie et la conscience du mal, entre la domination masculine et la violence d’État. À travers cette table où l’on mange sous surveillance, c’est toute une réflexion sur le pouvoir qui apparaît : le pouvoir qui contrôle les corps, les horaires, les repas, les silences, jusqu’à l’estomac.
Les Goûteuses d’Hitler, au cinéma depuis 20 mai 2026, pourrait donc être bien plus qu’un simple drame historique. Son sujet est suffisamment fort pour attirer l’attention, mais son intérêt dépendra de sa capacité à ne pas transformer cette histoire en objet trop académique ou trop sage. Si Soldini parvient vraiment à filmer la peur à hauteur de visage, à faire exister ces femmes autrement que comme des symboles, alors le film peut toucher juste. Parce qu’au fond, cette histoire dit une chose simple et terrible : dans les régimes de terreur, même les gestes les plus ordinaires, manger, attendre, respirer, aimer, peuvent devenir des zones de danger.