Ma pensée, à l’envers du monde

Ma pensée, à l'envers du monde

Mes dessins blessent la feuille jusque dans son envers.
L’empreinte traverse.
Le trait ne s’arrête pas au visible.
Le verso reçoit lui aussi ma main, mon système nerveux, la géographie exacte de ma pensée.

Je dessine comme on provoque des ricochets sur une eau trop calme.
Je veux des rebonds de formes, des collisions de couleurs, des impacts successifs.
Je veux saturer la surface, l’habiter jusqu’à l’étouffement tendre.

Ancrer davantage.
Marquer encore.
Toujours encore.

Un dessin n’est jamais seul.
Il possède un double clandestin.

L’autre face n’est pas un arrière-plan ; elle est un écho physiologique.
Une mémoire compressée.
Une réverbération.

Je fonctionne ainsi avec mes émotions.

Je ne ressens jamais une chose une seule fois. Tout arrive par impact, puis par contrecoup. Une émotion frappe, puis une onde revient, modifiée, démultipliée, traversant mes organes, ma peau, mon langage.

Ricochet émotionnel.
Système de résonances internes.

Le jaune et le vert reviennent souvent sous mes doigts.
Je travaille avec ce qui reste vivant.

Je prends les couleurs qu’on pourrait croire épuisées, presque mortes, asséchées dans leurs tubes ou dans leur destin, et je leur accorde un sursis.
Du temps supplémentaire.
Un supplément de souffle.
Une petite possibilité d’espérance.

Je me demande souvent :

Un artiste qui ne crée pas est-il encore un artiste ?

L’artiste est-il contenu dans le geste, ou dans la combustion silencieuse qui précède le geste ?

Écrire, est-ce créer ?

Penser, est-ce déjà construire une architecture invisible ?

Si mon cerveau assemble sans cesse des images, des liens, des couleurs, des équations affectives, suis-je déjà en train de faire oeuvre, même immobile ?

Lorsque je retrouve mon univers créatif, quelque chose redémarre biologiquement. Je le sens physiquement.

Mon corps se rallume.
L’énergie revient comme une circulation sanguine retrouvée après un long engourdissement.

Je redeviens moi.

Et, dans ce mouvement, j’éloigne ma mère de mon atmosphère intérieure.
Je ne veux conserver que le meilleur d’elle.
Et le meilleur de moi débarrassé d’elle.

Alors je retire, couche après couche, la seconde peau qu’elle m’avait imposée.

Ce n’est pas une peau humaine.
C’est une matière parasite.
Un latex rose pâle.
Collant.
Mi-superglue, mi-plastique trouble.
Opaque, blanchâtre, maladivement clair.

Par endroits, la matière a brûlé.
Elle est devenue marron.
Elle sent le plastique fondu.

Ailleurs, elle a épaissi jusqu’à prendre l’aspect d’une chair carbonisée.
Cela a fabriqué des noeuds.
Des masses.
Des blocs de matière morte.
Des morceaux de viande impossibles à avaler.

Une barbarie organique.

Ça sent la putréfaction, la fermentation du lien malade, la mort qui refuse encore de se décomposer correctementPar endroits, c’est bétonné.

Rigide.
Gris.
Épais.

Légèrement spongieux, comme certains murs humides qui ont trop absorbé la violence.
Elle m’a lancé au visage des fragments d’elle-même.
Pas des mots seulement.

Des projectiles.
Des météorites arrachées à son propre visage.

Un visage distordu par la haine, tendu par la colère, fracturé par son besoin de maîtrise.
Ces morceaux se sont accrochés à mon corps.

Incrustés.

Parfois, elle tentait la douceur.
Mais cette douceur ressemblait à un rôle appris trop tard.
Ce n’était pas sa langue maternelle émotionnelle.
Même en essayant d’être moins dure, elle ne savait pas ne pas faire mal.

Le mécanisme ne prenait pas.
Ma mère était une athlète de l’excellence.
Une performeuse absolue.
Elle exécutait tout avec la précision clinique d’une championne de haut niveau.

Tout était dirigé.
Tout était optimisé.
Tout était tenu.

Elle administrait la réalité comme certains dirigent une entreprise ou une guerre.

Et moi, au milieu de cette perfection, je cherchais encore où déposer ma propre forme.