Marc Dutroux au cinéma : faut-il un jour raconter l’affaire la plus traumatisante de l’histoire belge ?
Pendant longtemps, certains sujets semblaient impossibles à représenter au cinéma. Trop douloureux, trop proches, trop monstrueux. L’affaire Marc Dutroux fait partie de ceux-là. Pourtant, près de trente ans après les faits, la question revient régulièrement dans le monde audiovisuel : un grand film ou une grande série consacrés à Dutroux finiront-ils par voir le jour ? Et surtout, serait-ce une bonne idée ?
Le sujet n’est plus totalement tabou. Depuis plusieurs années, des réalisateurs et scénaristes tournent déjà autour de cette affaire sans toujours la nommer frontalement. Des documentaires ont été diffusés en Belgique et en France, tandis que certaines fictions s’en inspirent de manière indirecte. La série belge Ennemi Public reprenait déjà cette ambiance de terreur collective liée à un criminel pédophile enfermé dans un monastère. Plus récemment, le film Le Dossier Maldoror de Fabrice Du Welz s’est clairement nourri du climat de l’affaire Dutroux et des dysfonctionnements policiers belges des années 90, sans transformer le criminel en personnage central.
Car tout le problème est là. Faire une œuvre sur Dutroux oblige immédiatement à une question morale : que raconte-t-on exactement ? Le monstre ? Ou la société qui l’a laissé prospérer ?
Marc Dutroux n’est pas un personnage de cinéma fascinant au sens classique du terme. Il n’a ni le charisme glaçant d’un Hannibal Lecter fictif, ni l’aura médiatique que certaines productions américaines ont malheureusement contribué à créer autour de tueurs en série célèbres comme Ted Bundy ou Jeffrey Dahmer. Dutroux renvoie au contraire quelque chose de profondément sordide, sale, médiocre et terrifiant précisément parce qu’il semble banal. C’est sans doute ce qui rend le sujet encore plus difficile à traiter.
Le véritable traumatisme belge ne vient d’ailleurs pas uniquement des crimes eux-mêmes. Il vient surtout de ce qui a entouré l’affaire : les erreurs policières, les rivalités judiciaires, les pistes ignorées, les occasions ratées de sauver certaines victimes, les soupçons de réseaux, la perte totale de confiance envers les institutions. Toute une génération belge garde encore le souvenir de cette époque comme d’un effondrement psychologique national.
La Marche blanche de 1996 reste à ce titre un événement historique majeur. Des centaines de milliers de personnes étaient descendues dans les rues de Bruxelles dans un silence presque irréel pour dénoncer l’incurie de l’État et rendre hommage aux victimes. Peu d’affaires criminelles ont provoqué un tel choc collectif en Europe occidentale.
C’est probablement là que pourrait exister un cinéma utile et intelligent sur Dutroux : non pas dans la reconstitution voyeuriste des crimes, mais dans l’exploration d’un pays traumatisé. Un grand film sur cette affaire pourrait parler de la peur des parents, de la faillite des institutions, de la paranoïa médiatique, du traitement télévisuel du drame, du rapport au mal et même de la manière dont une société entière bascule dans la défiance.
Mais le danger reste immense. À l’ère des plateformes de streaming et des contenus criminels consommés comme du divertissement, beaucoup craignent qu’un projet sur Dutroux ne finisse par transformer l’horreur en produit culturel “binge-watchable”. Le risque de spectacularisation existe forcément. Certains proches des victimes considèrent déjà que le simple fait de remettre régulièrement l’affaire au centre de l’actualité est une souffrance permanente.
Il y a aussi une différence fondamentale entre raconter une affaire criminelle ancienne et raconter une blessure encore ouverte. En Belgique, le nom de Dutroux continue de provoquer une réaction presque viscérale. Pour beaucoup, il ne s’agit pas d’un “fait divers historique”, mais d’un traumatisme toujours vivant.
C’est sans doute pour cela que les cinéastes les plus sérieux choisissent généralement une approche périphérique. Ils parlent du contexte, de l’époque, des enquêteurs, des failles du système, sans faire de Dutroux une figure centrale. Une manière de raconter le séisme sans donner davantage de place au bourreau.
Au fond, si un grand film sur cette affaire voit un jour le jour, sa réussite dépendra d’une seule chose : savoir si le projet cherche à comprendre une catastrophe humaine et sociétale… ou simplement à exploiter l’une des affaires criminelles les plus choquantes de l’histoire européenne récente.