Clément de Romain Lemire : critique d’un roman bouleversant où l’on rit autant qu’on pleure
Clément n’est pas un livre que l’on lit passivement avant de passer au suivant. C’est un roman qui s’installe, qui dérange et qui laisse une sensation persistante de malaise longtemps après la dernière page. Derrière son apparente douceur nostalgique, Romain Lemire raconte la destruction intime provoquée par l’inceste dans une famille cultivée, brillante en façade, presque idéale vue de l’extérieur.
La grande force du livre est justement de ne jamais sombrer dans le pathos démonstratif. Lemire refuse les effets faciles. Il raconte l’horreur à travers les détails les plus banals de l’enfance : les vacances, les émissions de télévision, les repas familiaux, les étés qui semblent interminables, les petits riens du quotidien. Et c’est précisément cela qui glace. Le mal n’apparaît pas dans un univers caricatural mais dans un décor rassurant, bourgeois, intellectuel, presque tendre. Cette normalité apparente rend le récit encore plus violent.
Mais Clément n’est pas seulement un livre sombre. C’est aussi un texte traversé par une forme d’humanité bouleversante. On y rit souvent. Il y a des scènes drôles, des souvenirs absurdes, des dialogues familiaux parfois irrésistibles, une vraie nostalgie des années 1980 avec ses objets, ses chansons, ses émissions et ses naïvetés. Et puis, quelques pages plus loin, le rire se transforme en vertige. Le roman réussit cette chose rare : faire cohabiter la légèreté de l’enfance avec la catastrophe intime. On rit et on pleure presque dans le même mouvement.
L’écriture impressionne également par sa précision émotionnelle. La voix évolue avec l’âge du narrateur. L’enfant regarde le monde avec innocence tandis que l’adulte reconstruit peu à peu ce qu’il n’avait pas compris. Cette progression donne au texte une puissance particulière. On sent que Lemire écrit autant pour tenter de comprendre que pour raconter. Le livre ne cherche jamais à devenir un manifeste. Il reste profondément littéraire.
Une autre dimension donne au roman une profondeur tragique supplémentaire : le père de l’auteur, professeur de lettres, s’est suicidé à l’âge de 47 ans. Cette disparition hante discrètement tout le récit. Elle plane sur les pages comme une ombre silencieuse. À travers cette famille, ce n’est pas seulement une histoire personnelle qui se fissure mais aussi tout un modèle social et intellectuel français, cultivé, brillant en apparence, incapable pourtant de voir ou d’empêcher certaines destructions intimes.
Le livre peut parfois sembler étouffant. Certains passages répètent volontairement les mêmes sensations, comme si le texte lui-même reproduisait l’enfermement psychique du traumatisme. Ce n’est pas un roman confortable et ce n’est probablement pas son ambition. Par moments, la douleur prend tellement de place qu’elle écrase presque la narration. Mais cette lourdeur fait aussi partie de l’expérience du livre.
Là où Clément devient important, au-delà de sa qualité littéraire, c’est dans la place qu’il ouvre autour de l’inceste masculin, sujet encore très peu raconté par des hommes dans la littérature française contemporaine. Dans le sillage des textes de Christine Angot ou de Neige Sinno, Romain Lemire apporte une voix différente, plus flottante, plus nostalgique, parfois presque lumineuse malgré l’horreur du sujet.
Ce qui reste finalement après la lecture, ce n’est pas seulement la violence des faits racontés. C’est cette idée profondément troublante qu’une enfance peut avoir été heureuse et détruite en même temps. Et c’est probablement ce qui rend ce roman si difficile à oublier.
Clément, Romain Lemire, Le Cherche Midi