NFT : où en est-on vraiment ? De révolution numérique à immense désillusion collective
Il y a encore quelques années, les NFT semblaient partout. Impossible d’ouvrir un site tech, un média culturel ou Instagram sans tomber sur un singe pixelisé vendu plusieurs centaines de milliers d’euros, un rappeur lançant sa collection ou un “expert du Web3” expliquant que le futur d’internet allait totalement remplacer le monde physique. On nous annonçait une révolution comparable à l’arrivée du web lui-même. Les artistes allaient enfin reprendre le pouvoir. Les galeries deviendraient obsolètes. Les œuvres numériques allaient acquérir une rareté vérifiable. Certains imaginaient même un futur où nos vêtements, nos identités, nos objets et nos maisons virtuelles seraient tous liés à des NFT.
Puis, presque brutalement, le silence.
Aujourd’hui, le mot NFT semble presque embarrassant. Beaucoup de ceux qui en parlaient sans arrêt ont disparu ou se sont discrètement recyclés dans l’intelligence artificielle. Les influenceurs crypto qui promettaient des fortunes rapides parlent désormais d’autre chose. Les médias ont cessé d’en faire leurs gros titres quotidiens. Et dans l’esprit du grand public, les NFT ressemblent désormais à une mode étrange, un délire collectif qui aurait duré deux ans avant de s’effondrer.
Et il faut être honnête, ce sentiment est largement justifié.
Le marché des NFT s’est écroulé à une vitesse spectaculaire. Des collections autrefois valorisées des millions de dollars ne valent quasiment plus rien aujourd’hui. Des milliers de personnes ont perdu énormément d’argent. Beaucoup de projets ont été abandonnés. Des célébrités qui exhibaient leurs avatars numériques ont discrètement cessé d’en parler. Même certaines plateformes autrefois omniprésentes sont devenues presque fantomatiques.
Le problème fondamental est peut-être que les NFT ont été présentés comme une révolution culturelle alors qu’ils étaient, dans la majorité des cas, un gigantesque marché spéculatif. La plupart des acheteurs n’achetaient pas réellement des œuvres qu’ils aimaient. Ils achetaient l’espoir de revendre plus cher quelques jours ou quelques semaines plus tard. C’était moins une passion artistique qu’une ruée vers l’or numérique.
Pendant un moment, l’ambiance ressemblait à une sorte de casino mondial permanent. Des gens dépensaient des fortunes pour des images générées automatiquement : des singes, des punks, des animaux pixelisés, des avatars parfois objectivement médiocres artistiquement. Mais dans une bulle spéculative, la qualité réelle importe peu. Ce qui compte, c’est la croyance collective. Et internet est devenu extraordinairement puissant pour fabriquer ce type de croyance.
Le phénomène NFT racontait finalement beaucoup de choses sur notre époque. Une époque où la frontière entre culture, spéculation, identité sociale et marketing devient de plus en plus floue. Posséder certains NFT était devenu un signe d’appartenance à une élite numérique. Ce n’était plus simplement un achat : c’était une manière d’afficher sa modernité, son avance technologique, sa proximité avec “le futur”.
Le problème, c’est que beaucoup de projets n’avaient aucune profondeur réelle.
Derrière les discours sur la révolution du Web3, il y avait souvent du vide. Certains créateurs lançaient des collections sans vision artistique ni utilité concrète. Des milliers de projets opportunistes ont émergé uniquement pour profiter de la folie ambiante. Les “rug pulls”, ces projets où les fondateurs disparaissaient avec l’argent, se sont multipliés. La confiance a commencé à s’effondrer. Puis la chute des cryptomonnaies, les scandales comme FTX et le ralentissement économique mondial ont terminé de faire exploser la bulle.
Mais dire que les NFT sont totalement morts serait un peu simpliste.
Ce qui est mort, surtout, c’est le fantasme délirant selon lequel n’importe quel JPEG pouvait devenir un trésor. Ce qui a disparu, c’est la folie collective. La croyance quasi mystique qu’un simple certificat numérique allait réinventer toute l’économie mondiale.
La technologie, elle, existe toujours.
Des systèmes proches des NFT continuent d’être utilisés dans certains domaines : billetterie numérique, certification d’objets, traçabilité, jeux vidéo, luxe, blockchain gaming, objets de collection numériques ou authentification d’œuvres. Simplement, beaucoup d’entreprises évitent désormais d’utiliser le mot “NFT”, devenu toxique auprès du grand public. Le terme rappelle trop les arnaques, la spéculation absurde et les promesses non tenues.
Dans le monde de l’art contemporain aussi, le soufflé est largement retombé. Quelques artistes numériques sérieux continuent évidemment à travailler avec la blockchain, mais la période où des investisseurs achetaient n’importe quelle image sous prétexte qu’elle était “mintée” semble terminée. Et quelque part, c’est peut-être une bonne chose. Car la bulle NFT avait fini par déformer totalement la notion même d’art numérique. Beaucoup de créateurs sincères ont été noyés dans un océan de projets médiocres conçus uniquement pour enrichir rapidement leurs fondateurs.
Le plus fascinant dans cette histoire reste peut-être la vitesse à laquelle le phénomène a explosé… puis quasiment disparu culturellement. En quelques mois, les NFT sont passés du statut de futur incontournable à celui de sujet presque honteux. C’est extrêmement révélateur du fonctionnement d’internet moderne : des emballements massifs, ultra rapides, alimentés par les réseaux sociaux, la spéculation et la peur de rater une opportunité.
Les NFT n’étaient pas entièrement absurdes. L’idée d’une propriété numérique certifiée n’est pas idiote en soi. Mais le marché a été tellement gangrené par la cupidité, le marketing agressif et le fantasme de richesse instantanée qu’il a fini par s’autodétruire.
Au fond, les NFT resteront probablement comme l’un des grands symboles culturels des années post-Covid : une époque étrange où le virtuel, l’argent, l’identité et le spectacle se sont mélangés jusqu’à produire des situations totalement irréelles. Des gens achetaient des images de singes à prix d’appartement pendant que le monde entier traversait une crise économique, psychologique et sociale majeure.
Et peut-être que le problème était déjà visible dès le départ : lorsqu’un marché repose presque uniquement sur l’espoir de revendre plus cher à quelqu’un d’autre, il finit toujours, tôt ou tard, par s’effondrer.