Procès libyen : la guerre judiciaire entre Nicolas Sarkozy et Claude Guéant vire au règlement de comptes
L’histoire a quelque chose de shakespearien. Pendant plus de vingt ans, Claude Guéant fut l’ombre de Nicolas Sarkozy. Son bras droit. Son préfet. Son gardien. Son exécuteur discret. L’homme des dossiers, des notes, des coups de téléphone et des secrets d’État. On les disait inséparables. Aujourd’hui, dans le procès en appel du financement libyen présumé de la campagne présidentielle de 2007, les deux hommes se déchirent publiquement. Et cette rupture, au-delà de l’amitié trahie, pourrait faire basculer l’un des plus grands feuilletons politico-judiciaires de la Ve République.
Le dossier est vertigineux. La justice soupçonne l’ancien régime de Mouammar Kadhafi d’avoir financé clandestinement la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. En échange, des contreparties diplomatiques, commerciales ou judiciaires auraient été envisagées. Au cœur de cette mécanique présumée : des intermédiaires sulfureux comme Ziad Takieddine ou Alexandre Djouhri, mais aussi les fidèles de Sarkozy, parmi lesquels Claude Guéant et Brice Hortefeux. Depuis des années, Nicolas Sarkozy nie en bloc. Il dénonce un “mensonge”, un “complot”, une “fable”. Mais les témoignages et les flux financiers troublants s’accumulent.
Le coup de théâtre récent vient justement de Claude Guéant. Affaibli par des problèmes de santé, absent physiquement à l’audience, l’ancien secrétaire général de l’Élysée a envoyé plusieurs attestations écrites à la cour d’appel. Et le ton est glaçant. Dans ces lettres, il contredit frontalement Nicolas Sarkozy sur plusieurs points-clés. Il affirme notamment que Sarkozy ment lorsqu’il minimise ou nie certaines rencontres avec des responsables libyens. Il confirme avoir rendu compte à Sarkozy de discussions sensibles, notamment autour d’Abdallah Senoussi, l’ancien patron du renseignement libyen et beau-frère de Kadhafi, condamné en France pour l’attentat du DC-10 d’UTA.
Ce point est central : selon l’accusation, la situation judiciaire de Senoussi aurait été un sujet de négociation dans le cadre d’un pacte de corruption. Sarkozy soutient qu’il ignorait tout ou presque. Guéant écrit noir sur blanc : “Nicolas Sarkozy se trompe.” Dans le langage feutré d’un haut fonctionnaire, c’est un missile nucléaire.
Cette guerre des versions fragilise considérablement la défense de l’ancien président. Car la stratégie de Sarkozy consiste depuis le début à se dissocier des “seconds couteaux”, à laisser entendre que certains proches ont agi sans lui ou qu’ils l’ont mal informé. Mais Guéant, fidèle parmi les fidèles durant des décennies, semble désormais refuser d’endosser seul les fautes ou les soupçons. On assiste à une scène classique des grandes affaires politico-financières : quand le navire prend l’eau, chacun cherche à sauver sa peau.
Le paradoxe, c’est que Claude Guéant n’est pas un témoin pur. Lui-même est lourdement mis en cause dans ce dossier et dans d’autres affaires. Il a déjà été condamné dans l’affaire des primes en liquide du ministère de l’Intérieur, dans l’affaire des sondages de l’Élysée, et il a été éclaboussé par l’étrange vente de tableaux flamands ayant servi à justifier un virement suspect de 500 000 euros. Son témoignage n’est donc pas celui d’un homme “extérieur”, mais celui d’un ancien pilier du système, fragilisé, vieillissant, peut-être amer.
Et c’est précisément ce qui rend cette confrontation fascinante. On ne regarde plus seulement un procès pour financement illégal. On regarde la fin d’un clan. La chute d’une génération politique. Une tragédie de fidélités brisées. Sarkozy, autrefois maître absolu de son camp, se retrouve confronté à ceux qui furent ses plus proches compagnons. Guéant, l’homme qui couvrait tout, semble désormais entrouvrir la porte.
Au-delà du cas Sarkozy, cette affaire pose une question immense sur le fonctionnement du pouvoir sous la Ve République : jusqu’où peut aller la personnalisation d’un système ? Jusqu’où les collaborateurs exécutent-ils sans traces ? Et que se passe-t-il quand les archives humaines commencent à parler ?
Le procès en appel doit se poursuivre jusqu’en juin. Chaque audience ajoute une couche au malaise. Chaque lettre de Guéant ressemble à un coup de poignard administratif. Et chaque dénégation de Sarkozy sonne comme la tentative d’un ancien roi de conserver sa couronne dans les ruines.
L’ancien duo de l’Élysée est devenu un duel judiciaire. Et la France regarde tomber les masques