Pourquoi les Français restent-ils aussi profondément attachés aux acteurs du Splendid ?
Il existe en France peu de troupes artistiques qui aient imprimé à ce point l’imaginaire collectif. Le Splendid n’est pas seulement un groupe d’acteurs ou une bande d’humoristes : c’est une part de la mémoire nationale. Plus qu’un phénomène comique, c’est un patrimoine affectif. Quand les Français voient ou entendent Christian Clavier, Gérard Jugnot, Michel Blanc, Josiane Balasko, Marie-Anne Chazel ou encore Thierry Lhermitte, ils ne voient pas simplement des comédiens : ils retrouvent une époque, des souvenirs, des répliques, des Noëls en famille, des soirées télévisées, une certaine idée de la France populaire.
L’attachement au Splendid vient d’abord d’un miracle rare, celui de la bande. En France, on aime les familles artistiques. Les spectateurs ont vu ces acteurs grandir ensemble, se chamailler, se séparer parfois, se retrouver souvent. Ils ont une dynamique de troupe qui rappelle les grandes compagnies théâtrales, mais transposée au cinéma populaire. Leur alchimie paraît sincère. Ils donnent l’impression d’être de “vrais amis”, ou du moins de l’avoir été. Et le public adore croire à cette fraternité. Cette sensation de clan rassure.
Leur succès repose aussi sur leur capacité unique à avoir raconté la France moyenne, la petite bourgeoisie, les beaufs, les ratés magnifiques, les dragueurs lourds, les vacanciers médiocres, les commerçants, les profs, les bourgeois ridicules, les hypocrites et les loosers. Avec Les Bronzés, Les Bronzés font du ski, Le Père Noël est une ordure ou encore Papy fait de la résistance, ils ont croqué des archétypes universels. Et les Français adorent qu’on se moque d’eux… tant que c’est fait avec esprit. Chaque personnage du Splendid est une caricature, mais une caricature humaine. On rit, puis on se reconnaît.
Leur humour, souvent méchant, parfois cruel, n’était pourtant jamais totalement cynique. Il y avait chez eux une forme de tendresse pour les monstres sociaux. Michel Blanc incarnait le loser sublime, l’angoissé pathétique et touchant. Gérard Jugnot jouait souvent l’homme banal, le gentil beauf, l’ordinaire dépassé. Christian Clavier était le bourgeois nerveux, le type pressé, parfois odieux. Josiane Balasko portait une féminité libre, brutale, populaire. Chacun incarnait un morceau de la société française.
Autre raison essentielle : la télévision. Le Splendid appartient à cette génération d’acteurs dont les films ont été rediffusés jusqu’à l’obsession.
Pendant des décennies, les chaînes françaises ont diffusé Les Bronzés font du ski ou Le Père Noël est une ordure à Noël, en vacances, ou lors des soirées familiales. Les répliques sont devenues des expressions nationales. “C’est celaaa oui…”, “Je ne vous jette pas la pierre, Pierre…”, “On sait jamais, sur un malentendu…” : ces phrases ont quitté les films pour entrer dans le langage courant. Une œuvre devient culte quand elle cesse d’être une œuvre pour devenir une langue.
Le Splendid rassure aussi parce qu’il évoque une France disparue. Une France moins mondialisée, moins fragmentée, plus naïve peut-être. Les stations de ski cheap, les clubs de vacances ringards, le standard téléphonique, les pulls moches, les appartements étriqués, les voisins envahissants… tout cela compose une nostalgie douce-amère. En regardant ces films, les Français ne rient pas seulement : ils revisitent leur propre passé.
Enfin, il y a la singularité de leurs trajectoires. Contrairement à d’autres bandes, chacun a su exister seul. Thierry Lhermitte a trouvé une élégance et un registre plus sérieux. Josiane Balasko est devenue auteure, réalisatrice et figure féministe atypique. Gérard Jugnot a construit une carrière populaire immense. Christian Clavier a incarné des cartons du box-office. Michel Blanc, avec sa mélancolie et sa finesse, a évolué vers un cinéma plus grave. Les Français aiment les revoir ensemble, mais admirent aussi leur individualité.
L’émotion autour de la disparition récente de Michel Blanc a rappelé à quel point cette troupe appartient à l’intime du pays. Ce n’était pas simplement la mort d’un acteur : c’était comme si une part du salon familial français s’éteignait. Les acteurs du Splendid sont des madeleines nationales. Ils représentent un humour transgénérationnel, populaire mais intelligent, cruel mais tendre, vulgaire parfois mais profondément humain.
En vérité, les Français sont attachés au Splendid parce que cette troupe a réussi l’impossible : faire rire tout le monde tout en racontant la France telle qu’elle est. Et dans un pays qui aime tant se regarder, se critiquer et se moquer de lui-même, c’est une forme d’éternité.