La neurodivergence ou l’art de vivre en décalé.

La neurodivergence ou l'art de vivre en décalé.

Etre différente, c’est parfois voir la vie avec une netteté que le monde pressé ne prend plus le temps de regarder. Je suis celle qui vit au bord du monde, j’observe plus que je ne participe.

Dans une ville, je perçois la couleur du sang, du feu, du marteau piqueur, des malheureux et des riches. Il y a des êtres fracassés et d’autres sublimés, des identités fortes, d’autres écrasées, des couleurs gravitent tout autour et personne ne semble s’en soucier.

Je ressens une multitude de généalogies disparates. Je vois des autobiographies palpitantes et singulières. Dans ma tête, un menu urbain dans un gros saladier, chauffe au micro-ondes.

Il y a des passants, des stagnants et chacun détient son histoire. Je ne croise pas simplement : je les sens, les ressens et des images par poignées m’envahissent. Ma perception est intense et tout y est amplifié.

Les gens, ce sont des visages qui passent, des voix qui s’entrecroisent. Des gestes s’échangent avec rapidité et je les observe comme on observe une rivière, fascinée mais un peu à distance. Je vois des détails que d’autres ne semblent pas remarquer. Une hésitation dans un regard, une tension minuscule dans une mâchoire. La fatigue dans la manière dont quelqu’un pose ses mains sur une table.

Le monde social ressemble à une langue étrangère. Certains êtres sont plus beaux que d’autres, certains sont plus en forme que d’autres, plus en chair, plus rebondis, plus frais. Certains ne donnent pas envie de s’approcher et d’autres avec qui on aimerait partager du temps et des mots.

On semble se parler naturellement, sans s’interroger de la scène en cours. Moi j’écoute avec attention pour déchiffrer chaque mot.

Ma tête est un mixeur qui enregistre toutes les images, toutes les couleurs, tous les bruits. En moi, et malgré moi, toutes les données subsistent. Je digère en dessin, en graphisme.

Je me sens impliquée, passionnée, investie, sensible, attachée, absorbée par chaque être croisé. On me trouve pourtant distante. Cette distance que vous percevez comme froide a aussi une lumière. Quand je regarde les êtres, je les vois souvent dans leur fragilité. Je perçois les tremblements invisibles, les inquiétudes cachées derrière les sourires rapides et dans ces moments là la foule cesse d’être un bruit. Elle devient un laboratoire d’âmes singulières, chacune traversée par ses luttes silencieuses.

J’admets ne pas être dans le rythme des autres, en revanche, je vois des choses qui passent parfois inaperçues : la beauté discrète d’un geste, la tristesse légère d’une voix, la douceur inattendue d’un regard. Les détails viennent à moi comme des fragments d’histoires. Je regarde les êtres longtemps. Je les observe comme on observe un paysage, avec patience.

Quand je marche parmi les autres, j’ai souvent la sensation d’être légèrement décalée du monde, comme si je regardais la vie à travers une vitre très claire.
Le requiem de Mozart devient alors mon repère sonore, mon doudou urbain. J’ai choisi mon bruit car je refuse celui qu’on m’impose. Le bruit de la ville me scalpe sur place.
Une ville ça m’agresse, ça me pique, ça me griffe, ça me touche les cheveux. Une scène de violence quotidienne dans un décor de princesse.

Je tente régulièrement de me repérer. J’enregistre les rues, les rythmes, les habitudes des passants, les agissements, les codes, les coins, les dealers, les horaires, les magasins. Mon imaginaire me protège. En ville je me sens comme une cerise sur un gâteau. On me remarque, on me fixe, on me dévisage, des baskets à ma coiffure. Je me sens jaune fluo, orange fluo, du rose vif, du rouge. Je voudrais être invisible tout en étant la militante de mon existence.

Ma place n’est pas tout à fait au centre de ce tumulte. Elle est dans ce regard, un peu à côté, dans cette manière lente que j’ai de percevoir ce que beaucoup traversent sans s’arrêter. Je marche parmi eux, différente peut-être, mais attentive.

Ma manière d’être au monde n’est pas seulement un décalage. C’est une façon plus poétique de regarder la vie.

Plus lente.
Plus profonde.
Plus sensible.