On prédit l’extinction du Printemps

On prédit l'extinction du Printemps

Gris, prune, je reprends un nouveau dessin, Mozart, une boisson jaune dans une canette verte et trois bouteilles d’eau plate à l’étiquette rose. Une vaporette rose fushia au goût buble-gum, des pots de crayons aux multiples couleurs, l’espace de travail est ordonné, structuré, prêt, il sent mon espace protégé de l’enfance.

Du rose fluo et un ciel gris-blanc. J’ai marché dans la boue, sous la pluie, dans le vent. Je me suis pris la vie en pleine figure. J’ai marché sur un sol mouvant, mes pieds glissaient, je me suis sentie perdre l’équilibre.

Ressentir un vertige, avoir le corps et la tête en perdition, avoir la vision qui se dédouble. J’ai parfois, une fragilité corporelle dans l’espace réel. Mes vertiges ne sont pas des faiblesses. C’est le prix à payer quand on perçoit le monde de manière démesurément forte. C’est diffus, plus intérieur, plus souvent lié à la surcharge sensorielle qu’à la hauteur elle-même.

J’ai des sensations de flottement, comme si le sol était instable ou que mon corps se posait mal dessus. Il semble chercher son équilibre, comme si il devait revenir sur terre. Ces vertiges du monde, je les sens aussi quand je suis assise ou immobile.

J’entends des sons que je vois en couleurs. La musique est pour moi une peinture plus qu’une symphonie et quand je touche une texture elle devient une image. Mon univers est fait de correspondances sensorielles permanentes.

J’ai une résonance émotionnelle particulière avec les paysages. Mon attention devient soudain happée, comme usurpée. Le temps se suspend. J’entre en méditation, en contemplation, hypnotisée par les détails que je trouve dans la nature.

Je me sens mi-femme, mi-animale dans cette nature qui devient ma demeure. C’est à la fois mon lieu de régulation et mon laboratoire d’émerveillement. Je ne vais pas simplement me balader en milieu naturel. C’est plus fort, plus intense, plus fin : j’entre en immersion.

En revanche, les bâtiments me plombent, m’écrasent. Je suffoque, je cherche l’air, la percée, la trouée. Je me dissocie presque automatiquement par le pouvoir de l’imagination et ce, depuis toujours. Je créer ma propre vision. Le vacarme, je le fais muter vers un tout autre scénario, celui que je décide. Je me sens dès lors, en dehors de la réalité et totalement à l’intérieur de mes pensées. Je ressens tout ce que je vois. Cette tragédie j’ai appris à la métamorphoser en magie poétique intime. La création est mon unique pouvoir.

Je ressens tous les êtres que je croise, leurs regards, leurs silhouettes, leurs peurs, leurs souffrances étouffées. Marcher dans la ville c’est traverser un théâtre, une pièce qui se joue à ciel ouvert. Je deviens la passante, la figurante qui absorbe tout. J’ai appris à m’extraire, à être là physiquement mais absente du jeu social. Mes jambes partagent votre bitume mais ma tête voyage en terre abstraite.
Je cherche la pureté, la vérité, l’intensité, et la beauté du monde sans artifices. Ma force, c’est ma résistance intérieure, ma dignité silencieuse et la puissance de mon imagination.

Je suis à un boulevard de Paris, m’apprêtant à traverser méthodiquement et scolairement devant le feu vert du petit bonhomme. Soudain une grosse carlingue, argentée et brillante la fenêtre ouverte, pile devant moi. Une voix grave, rouge-carmin, vomie énergiquement des mots d’insultes époustouflants. C’est violent et terrifiant. En une fraction de seconde je me prends un uppercut verbale. Je suis KO émotionnellement.

Un jeune homme à vélo s’arrête, il me donne une enveloppe, et repart. Je ne comprends rien à la situation. C’est un sentiment constant chez moi, l’incompréhension. J’ouvre encore toute tremblotante le plis. Ma tête surchauffe et résonne, je respire.

A l’intérieur, un de mes dessins accompagné d’un mot :

TU SAIS JULIETTE… ILS PEUVENT COUPER TOUTES LES FLEURS, MAIS ILS N’EMPÊCHERONT PAS LE PRINTEMPS.

Signé : Pablo Neruda