La Neuroatypie, super-pouvoir ou tragédie sociale ?

La Neuroatypie, super-pouvoir ou tragédie sociale ?

L’Homme déteste sa vie, et chie sur les plus beaux monuments du monde comme les pigeons te chient dessus. Il pue, il abîme, il agresse, c’est électrique, bleu et jaune en même temps. L’Homme est couleur blanc-vert, noir-cramé, rose-poudré, ou caramel- beige-gras. Les cyclistes se jouent de la vie des piétons. La règle, c’est qu’il n’y en a pas. Je sens le drame à chaque coin de béton.

Mon rythme cardiaque s’accélère, les couleurs des feux, des habits, se mélangent. Il y a des pièges humains invisibles partout, tout autour de moi, au sol, à l’horizontal, à la verticale. Je mets mon casque anti-bruit. Une sorte de camisole de force pour mon cerveau en surchauffe. Ma marche se ressaisie, les bruits sont à distance, je reprends mes esprits. Le sol se transforme en chemin coloré, violet, doux, molletonné, crémeux. J’entends mon souffle, mon corps s’apaise. Le ciel très haut, est d’un bleu subtil, un bleu coupé par des lignes de nuages. Je voudrais monter à mon échelle virtuelle pour ne pas subir cette tragédie quotidienne et urbaine.

Le soleil est un peu plus fort. La lumière se pose délicatement sur mon dessin, comme un papillon jaune-orangé dans les premières heures du printemps. La nature appuie sur mon interrupteur sensible, en une fraction de seconde je vois la beauté dans une sorte d’éternité.

J’ai ouvert en grand toutes les fenêtres, je veux que l’air pur circule. C’est un spray d’oxygène infra-mince, bleu-argenté. Je suis happée par la chorégraphie de ce nettoyage spatial. Je le vois, je le sens, j’observe telle une enfant cette magie immatérielle. L’air frais caresse ma chevelure, il circule sur mon crâne. Mon hypersensibilité sensorielle n’est pas un détail. C’est le fonctionnement central de mon système nerveux.

Mon cerveau n’a pas ce filtre que vous, vous détenez naturellement et depuis toujours. Imaginez que tout m’arrive plus vite, plus longtemps et plus fort. Parfois c’est une sorte d’orgasme sensoriel sans limites, parfois une compression de César sur tout mon être que je voudrais fuir. Ce n’est ni imaginaire, ni exagéré, ni psychologique mais neurologique. Les éclairages artificiels, les néons, les écrans sont une agression.

Je vois tout en couleurs et en contrastes. Je me ressource avec une lumière douce ou naturelle. Ma rétine cherche la luminosité extérieure, que je ressens comme pure et saine. Ma souffrance est invisible. Vous, vous filtrez automatiquement ce que moi je reçois de plein fouet. Ne confondez pas l’hypersensibilité et la fragilité.

C’est une erreur classique mais cela n’a rien à voir. Je perçois des sons banals comme agressifs, j’entends tous les bruits de fond, j’entends les conversations multiples et j’ai la sensation d’être envahie par le monde, je suffoque, je me me noie émotionnellement. Le bruit du monde peut agir sur moi comme des sortes de scarifications internes invisibles. Je peux être plus épuisée par un rendez-vous social, un dîner par exemple alors que vous, cela va vous plaire, vous rendre heureux, vous exciter. Je lutte contre une surcharge sensorielle permanente.

Derrière un calme apparent je peux devenir irritable voire même agressive parce que je me sens maltraitée . Pour vous cette attitude est inexplicable, exagérée, disproportionnée. Comprenez que mon mode de perception est brut, parfois douloureux mais aussi parfois extraordinairement fin.

Il m’arrive de penser que mes perceptions sont des « super-pouvoirs », un cadeau du ciel, qu’une fée s’est penchée sur mon berceau pour me donner la possibilité de voir et de ressentir ce que vous ne voyez pas, une différence invisible extrêmement riche, mais c’est aussi une solitude, un gouffre sans fond, une tragédie sociale.