Le président de ma république me sert la main (Josef Schovanec)

Le président de ma république me sert la main (Josef Schovanec)

(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)

Je déteste me « vendre », me raconter pour exister. Je préfère être reconnue pour mes actes, mes oeuvres, ma pensée. Parler de moi sans être précise, nuancée ou exacte me semble faux et la conversation sociale elle, tolère l’approximation, moi pas. Je suis rigide, je vous l’accorde mais aussi entière, intègre. Je suis tout ou rien. Je ne connais pas la demie-mesure, c’est glacé ou brûlant.

Extrême, décalée, passionnée, corps, viscères, cerveau et âme. En société, je parle peu de moi, ce n’est pas un manque d’intérêt pour l’autre, ni une absence de profondeur. Je me protège car ce que je suis est trop sérieux pour être livré à la légère. J’ai bien compris que ma singularité pouvait déranger. Mon rapport à la vérité est trop exigeant, je le sens bien. Mais comment être autrement ?

Je me sens en dehors ou à côté des autres. Pas dans le même rythme, pas les mêmes intérêts ou discussions. Pourtant j’aime écouter les autres mais quand c’est profond et qu’une seule personne prend la parole. Je souffre physiquement lorsque les discussions sont superficielles et qu’elles n’ont que pour objectif que de remplir un vide. Ça me mets me mettent mal voyez-vous ?

Je ne me sens pas concernée par les codes sociaux, ils m’angoissent, je ne sais pas quoi dire et je ne comprends pas toujours l’humour. C’est un théâtre que je vois. Chacun participe à sa manière, tout y est exagéré, décuplé. J’aime les gens mais je n’aime pas les gens en groupe. J’ai le sentiment qu’on survole et que rien ne semble approfondi, sensible ou intense. C’est un système dans lequel je ne rentre pas, je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi. Ce n’est pas que je pense être plus interessante mais j’ai juste besoin de vibrer, d’apprendre et souvent j’ai le sentiment de perdre mon temps. En revanche, ce temps existe et prend tout sens quand je créer, cela m’angoisse quand ce n’est pas le cas et je ressens alors de l’ennui, un sentiment profond de vide et de vertige.

Je ne me sens pas à ma place, pire mon corps me demande de fuir. J’ai le coeur qui palpite, j’ai la bougeotte, je commence à avoir du mal à respirer, mon abdomen se tend, je me rigidifie, tous les sons se mélangent, toutes les discussions forment une sorte de cacophonie et tout devient douloureux, insupportable émotionnellement.

Tu sais Juliette, chère camarade de la différence, ta marginalité produit de la beauté, ton chemin est atypique MAIS aussi fécond et créateur. Tu dois accepter que les êtres comme nous soient considérées comme « étranges » et ce n’est pas si grave.
Josef Schovanec à ces mots, me prends les mains chaleureusement comme le ferait un président de la République. Il est grand comme un enfant trop grand pour son âge.

Moi : Je ressens une chaleur lumineuse, pétillante, fraîche et désaltérante auprès de toi Josef. Tu es orange-jaune, tu es ce frère d’un ailleurs. Ton discours est rare dans ce monde. Il est érudit, ironique, plein d’autodérision. C’est bon comme de la barbe à papa.

Josef Schovanec : Merci Juliette, j’aime passer de la philosophie à l’humour et de la sociologie à la vie quotidienne. Nous sommes frères et soeurs je l’accepte, c’est grâce à notre liberté intellectuelle. J’ai une idée : je pense tout simplement que ta vie est plus supportable quand tu gardes une certaine distance sociale tu vois. Ne lutte pas. Tu es ainsi.

Moi : Mais Josef, je ne rejète pas le monde ! c’est juste que mon rapport au réel est différent.

Josef Schovanec : Ah… !!! Je le sais belle amie ! La bonne nouvelle c’est que ce n’est pas de ta faute. Ton cerveau fonctionne différemment. On ne va pas demander à un aveugle de voir. Il ne le peut pas. Utilises donc ta solitude comme un formidable espace de création, pas comme un échec !

Moi : Ton discours m’apaise Josef. Je vois bien que ce que je suis dérange.

Josef Schovanec : Ce n’est pas à toi de douter Juliette. Prends notre différence comme un test moral pour nos sociétés. N’oublies pas que la civilisation se mesure à sa capacité à accueillir les formes humaines les plus différentes.

Josef Schovanec est un écrivain, philosophe et conférencier français né en 1981, connu pour son engagement en faveur de la compréhension de l’autisme. Diagnostiqué autiste à l’adolescence, il est devenu l’une des voix les plus respectées sur le sujet en Europe. Polyglotte et diplômé de Sciences Po, il milite pour une vision humaniste et ouverte de la neurodiversité. Ses livres, conférences et chroniques, notamment sur Radio France, mêlent humour, érudition et regard critique sur la société. Par son parcours atypique, il défend l’idée que les différences neurologiques peuvent être une richesse pour la culture et la pensée.