L’insoutenable étrangeté de la vie d’une femme (Milan Kundera)
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Comment étiez-vous enfant ? Solitaire, rêveuse, en décalage ? Me demande le psychiatre.
J’étais une petite fille très souriante mais mutique. Silencieuse, jusqu’à l’âge de trois ans. Le déblocage verbal s’est fait avec l’entrée à l’école. Une enfant sans problème, silencieuse, adorable et souriante quoi qu’il advienne. Sourire, était la façon de m’exprimer. On embête pas un enfant qui sourit, on pense que tout est ok alors on le laisse tranquille. J’étais sérieuse, appliquée, timide, solitaire mais toujours souriante.
C’est rose-pâle mon enfance, j’ai emmagasiné des tonnes d’odeurs, de couleurs, de kaléidoscopes visuels.
Mes souvenirs sensoriels remontent avant mes trois ans. Je me souviens d’images très précises qui se transformaient en peinture dans mon cerveau. Il y avait du bleu, du orange, un voile transparent blanc-jaune, et le sentiment étrange de n’être attirée que par la poésie du monde, de la vie. Je ne comprenais pas pourquoi les autres autour de moi ne voyaient et ne ressentaient pas comme moi.
J’ai des images de la nature, de la lumière, des abeilles et autres insectes sur la terrasse de la maison. J’aimais le calme et mon monde était fait de couleurs, de lumière et d’observation, j’étais happée, hypnotisée alors que les autres voulaient jouer, partager, échanger. L’autre, l’inconnu était source d’angoisse. Moi, j’étais attirée par un ailleurs. Ce qui m’intéressait c’était la conscience de soi, conscience d’être au monde. Vivre était une expérience bizarre mais passionnante.
J’étais là sans mode d’emploi, sans explication définitive et pourtant j’agissais comme si tout allait de soi. En maternelle, c’était jaune-orange, ce sont les graphismes qui m’attiraient, la lumière et le mouvement de la nature à l’extérieur. Je n’ai aucun souvenirs de partage avec d’autres enfants, ni véritablement d’adultes mais je me souviens des couleurs de l’école, des couleurs de la cour, des odeurs, des lumières, de mon attrait pour le dessin, des cubes colorés et des contrastes que la nature pouvait offrir.
- « Je t’observais Juliette… de très haut. Tu as compris ce que beaucoup de personnes mettent une vie parfois à comprendre. »
- Moi : L’insoutenable étrangeté de l’être ? C’est cela ?
- Milan Kundera : Oui Juliette. On se réveille chaque matin dans un corps qu’on a pas choisi, dans une époque qu’on n’a pas décidée, entouré de règles qu’on n’a pas écrites. On fait comme si c’était normal, mais au fond c’est vertigineux. Ta manière de percevoir le monde, ta singularité tu n’en es pas responsable. C’est un fait.
Moi : Le monde, Milan, est responsable de mettre de côté ces enfants ou adultes différents. C’est beaucoup de rejet, d’incompréhension et de culpabilité ressentie quand on est un être en décalage.
Milan Kundera : Tu es une artiste Juliette, cette étrangeté c’est ta matière première. Ta force, ton arme, ta liberté. Vivre est étrange. Prendre conscience qu’on a un fonctionnement neurologique qui diffère des autres peut sembler vertigineux en effet. Mais c’est aussi là que commence ta vraie profondeur Juliette.
Moi : L’insoutenable légèreté de l’être Milan. La vie est-elle légère, sans poids, sans conséquences ou lourde, chargée de sens, de responsabilité, de destin ?
Milan Kundera : Ne garde que la beauté du monde Juliette, partage tes visions par la création, certains y seront sensibles crois-moi.