Marc Dutroux, la prison ne suffit pas
L’affaire est glaçante, obscène dans sa répétition. Condamné à la réclusion à perpétuité pour enlèvements, séquestrations, viols et assassinats d’enfants, Marc Dutroux est derrière les barreaux depuis près de trente ans. Et voilà que l’on apprend la découverte d’images pédopornographiques dans sa cellule. Comment est-ce possible ? Comment un détenu parmi les plus surveillés d’Europe peut-il encore accéder à ce type de contenus ? L’indignation est légitime. Mais au-delà du scandale logistique, c’est une question plus profonde qui se pose : que fait réellement la prison face à ce type de criminalité ?
La première réaction est instinctive : durcir. Isoler davantage. Supprimer les droits restants. Enfermer plus sévèrement encore. Mais soyons lucides. Dutroux ne sortira probablement jamais. Son cas dépasse la question de la réinsertion. Pourtant, même dans son cas, le problème demeure : la prison ne transforme pas les pulsions. Elle contient les corps, pas les désirs.
C’est là que le malaise commence. Les crimes pédocriminels suscitent une répulsion extrême, à juste titre. Ils touchent à l’innocence, à l’enfance, au tabou ultime. La société réclame protection, punition, exclusion. Mais si l’on se contente d’enfermer sans soigner, que fait-on réellement ? On neutralise temporairement le danger physique, mais on ne traite ni l’obsession, ni la compulsion, ni la structure psychique déviante. La prison, en soi, n’est pas un traitement.
Il faut accepter une vérité inconfortable : la pédocriminalité n’est pas seulement un crime, c’est aussi une pathologie pour certains profils. Cela ne diminue en rien la responsabilité pénale ni l’horreur des actes. Mais refuser de voir la dimension psychiatrique, c’est s’interdire toute prévention efficace. Or, la société ne peut pas se contenter de vengeance morale. Elle doit penser protection durable.
Alors que faire ? L’enfermement est indispensable pour protéger les victimes potentielles. Sur ce point, il n’y a pas de débat. Mais l’enfermement seul est un non-sens s’il n’est pas accompagné d’un suivi psychiatrique intensif, d’une thérapie obligatoire, d’une évaluation régulière de la dangerosité. Certains pays expérimentent des programmes combinant traitements médicamenteux inhibiteurs de libido, thérapies cognitivo-comportementales et surveillance électronique prolongée. Rien n’est miraculeux. Mais l’inaction thérapeutique est pire.
L’autre question, dérangeante, concerne la circulation des images. Si un détenu condamné à perpétuité peut encore se procurer du contenu pédopornographique en détention, cela révèle des failles graves dans le système pénitentiaire. Cela interroge aussi la persistance d’un marché clandestin mondial. Tant qu’il y aura une demande, il y aura une production, et donc des enfants exploités quelque part. La prison d’un homme ne met pas fin à l’industrie.
Ce que révèle cet épisode, ce n’est pas seulement une défaillance carcérale. C’est notre difficulté collective à penser la pédocriminalité autrement que sous l’angle de l’émotion et du dégoût. Or gouverner, ce n’est pas seulement exprimer une indignation. C’est construire une réponse.
Il faut protéger les enfants, évidemment. Il faut punir sévèrement les criminels, évidemment. Mais il faut aussi investir massivement dans la prévention, le repérage des profils à risque, la prise en charge précoce des troubles sexuels déviants avant passage à l’acte. Tant que le sujet restera tabou, tant que la demande d’aide restera stigmatisée, certains basculeront dans l’ombre plutôt que de consulter.
La vraie question n’est pas : faut-il enfermer Dutroux ? Il est enfermé. La vraie question est : que faisons-nous pour que d’autres ne deviennent pas Dutroux ?
Si la prison ne calme pas les pulsions, alors il faut autre chose en plus. De la science, du soin, du contrôle, de la prévention. La morale seule ne protège personne. Seule une politique lucide le peut.