Patriarcat, pourquoi certaines femmes tiennent la porte aux bourreaux ?

Patriarcat, pourquoi certaines femmes tiennent la porte aux bourreaux ?

L’affaire Jeffrey Epstein a mis à nu bien plus qu’un réseau criminel. Elle a révélé une mécanique de pouvoir tentaculaire, froide, méthodique, où l’argent, le prestige et l’impunité formaient une forteresse. Mais ce qui dérange encore davantage, c’est la découverte du rôle actif de certaines femmes dans ce système. Ghislaine Maxwell n’était pas une ombre passive : elle recrutait, rassurait, normalisait l’inacceptable. Elle servait de passerelle.

Et cela trouble profondément parce que cela casse le récit confortable d’un monde divisé en bourreaux masculins et victimes féminines. La réalité est plus complexe, plus dérangeante : les systèmes de domination ne tiennent pas seuls. Ils tiennent parce qu’ils sont relayés, intériorisés, reproduits, parfois par ceux-là mêmes qu’ils écrasent.

Je ne comprends pas, souvent, l’attitude de certaines femmes face à ces affaires. Je ne comprends pas non plus pourquoi, dans le procès des viols de Mazan, on a vu des femmes attaquer Gisèle Pelicot au lieu de la soutenir sans réserve. Comme si reconnaître la violence obligeait à se confronter à quelque chose d’insupportable : l’idée que cela pourrait concerner n’importe qui. Accuser la victime devient alors un mécanisme de défense. Si elle a “fait quelque chose de travers”, alors le monde reste ordonné, maîtrisable. C’est une illusion de contrôle. On préfère blâmer plutôt que trembler.

Le patriarcat n’est pas un club fermé d’hommes cyniques qui complotent dans une arrière-salle. C’est un système culturel, un logiciel mental transmis depuis des générations. Et ce logiciel peut être exécuté par des hommes comme par des femmes. Certaines mères élèvent leurs fils dans une vision hiérarchisée des rapports humains, perpétuant des réflexes de domination ou de mépris qu’elles ont elles-mêmes subis. Ce n’est pas une accusation globale, c’est un constat sociologique : un système survit parce qu’il est intériorisé. Les dominés peuvent en devenir les agents. Cela s’est vu dans tous les régimes autoritaires, dans toutes les structures pyramidales, dans tous les milieux où le pouvoir distribue privilèges et reconnaissance.

Ce constat ne doit pas se transformer en charge contre “les femmes”. Ce serait absurde et injuste. Mais il serait tout aussi absurde de nier que certaines participent à la perpétuation de normes qui les desservent. La question n’est pas morale, elle est structurelle. Pourquoi le pouvoir séduit-il au point de rendre complice ? Pourquoi l’ascension sociale, la proximité avec les puissants, la promesse d’appartenir au cercle protégé, valent-elles parfois plus que la solidarité ? Ce sont des questions humaines, pas genrées.

Ce qui me frappe surtout, c’est la difficulté collective à accepter la complexité. On veut des coupables simples, des catégories nettes, des camps bien séparés. Or la réalité est faite d’ambiguïtés, de contradictions, de zones grises. Les systèmes d’oppression ne tiennent pas uniquement par la force ; ils tiennent par l’adhésion, par la peur, par l’habitude, par l’intérêt. Les femmes ne sont pas hors du système patriarcal : elles y vivent, y travaillent, y réussissent parfois, et peuvent aussi en devenir les rouages.
La vraie question n’est donc pas “comment peuvent-elles faire ça ?” mais “comment empêcher qu’un système pousse quiconque à le faire ?”.

Tant que le pouvoir sera associé à l’impunité, tant que la domination sera socialement valorisée, tant que la réussite primera sur l’éthique, il y aura des hommes et des femmes pour l’alimenter. Regarder cette réalité en face n’est pas confortable. Mais c’est le seul point de départ possible pour espérer la transformer.