Comment bien choisir son psychiatre. (César)
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Le bâtiment est sordide, aucun signe esthétique. Son nom est mélangé à d’autres. Cela ressemble à une sorte d’hôpital froid, un bloc austère, une sorte de lieu ou l’on abat les animaux mais sans les animaux
J’entre dans une sorte de tétris. Des blocs de noms, des blocs de murs, des blocs de vitres sales. Une caméra de video surveillance. C’est froid, gris, glacial, sans âme, sans couleurs, du béton et des vitres un peu opaques. Des portes et encore des portes en guise de sasse, le palais des glaces d’une triste foire foraine. C’est protégé, blindé, hermétique, pas d’émotion, pas de sensation. C’est de l’alcool à 90°, translucide mais violent.
Le ciel est gris-foncé, plombant. J’enregistre le parcours mentalement, je fais confiance à ma mémoire visuelle performante car je suis incapable de lire un plan, une carte. Il n’y pas une percée de lumière, il fait un froid givrant, le vent me fouette le visage. J’avance vers l’inconnu, vers une route que j’ai décidé de prendre. Déterminée, assomée, pétrifiée, anxieuse, perdue, seule, tourmentée, je me sens mi-femme, mi-animale. J’avance mais avec l’envie de faire demi-tour.
Le psychiatre, le médecin de l’âme, je l’ai choisi au hasard, je n’ai pas lu les commentaires le concernant, j’ai regardé ses diplômes, j’ai choisi le rendez-vous de manière froide et automatique, comme un acte d’urgence. Je voulais juste un rendez-vous au plus vite avant que mon envie ne change, avant que mon courage ne passe. Fixer un horaire un jour, un cadre, et avancer.
Je prends l’ascenseur, je monte dans le vide, je manque d’oxygène. J’ai l’impression que les murs se resserrent sur moi. Je me sens vivante entrant dans un cercueil en mouvement. Le bruit est grinçant, mécanique, ça me tape dans les dents. Tout est fermé, cloîtré, marron, orange, pas d’odeur, pas de signes extérieurs ou je pourrais fixer mon regard et m’échapper dans mes images. C’est un bloc dense, compact, brutal et transformé. Je me sens à l’intérieur des compressions de César. L’architecture m’écrase. La compression est violente, massive.
César : Tu sais Juliette, mes compressions parlent de destruction, mais aussi de renaissance. N’es-tu pas ici pour renaître à toi-même ? Garde confiance. Va chercher qui tu es.
Moi : Je cherche le chemin de la poésie pour quitter celui de la violence et du non-sens.
Je tente de me rassurée, j’implore le ciel de m’y aider.
Pas de mots, pas de messages, pas de dessins, pas de bruit. Un bâtiment sans vie, sans hommes. C’est un tunnel à étouffement. Je ne comprends ni l’espace, ni l’architecture, je suis la souris d’une roue qui tourne. Je passe de l’extérieur à l’intérieur d’une salle d’attente sans en comprendre le sens, sans préparation, sans objection, sans connexion intellectuelle, sans sonnette, sans trompette, sans éclat. J’ai disjoncté de cette réalité mais : j’y suis.
Je ressens un désir violent de fuite. Je m’imagine claquer la porte, oublier et effacer mon acte. Certains combats sont plus difficiles pour moi que pour d’autres. Des banalités se transforment en guerria interne. Soudain, la porte de son cabinet s’ouvre délicatement. Un homme mi-jeune, mi-mature se présente face à moi. Il est grand, fin, beau, féminin, sensible, doux. Il est jaune et un peu rose, c’est un danseur étoile-psychiatre.
Son cabinet est spacieux, jaune, blanc, lumineux. Quand il se déplace j’ai l’impression qu’il danse. C’est son esthétisme qui me plaît, la beauté, la délicatesse de ses gestes. Son cabinet ressemble à un studio de danse. J’ai toujours dansé petite, adolescente et jeune femme.J’ai toujours aimé la danse. Les images de mon enfance ressurgissent. J’adhère à son espace, je comprends ses objets, ce qu’il y a de sauvage en moi s’apaise. Je veux le garder. Je veux assister à son spectacle. La prochaine représentation sera pour moi. Mon danseur étoile-psychiatre, je l’aime déjà. Apprendre ma vérité dans un Opéra de danse c’est entendre de manière poétique.
Il a les cheveux courts, subtilement ondulés, comme si il venait d’effectuer un fantastique et brusque saut de chat. Ça a mis de l’air dans sa chevelure. Son visage est pâle, les joues un peu roses, il semble s’être maquillé. Sa peau est belle, fraîche. Son ton de voix dénote avec son visage.
C’est la voix d’un homme qui dirige, la voix de la maîtrise. En s’adressant à moi son air devient sérieux. J’aime qu’il soit sérieux. Mon histoire est terrifiante et sérieuse. Je sais qu’il le sent.
César Baldaccini (1921-1998) dit César est un sculpteur français majeur du XXe siècle, figure du mouvement des Nouveaux Réalistes.
Il devient célèbre dans les années 1960 pour ses Compressions de voitures et ses Expansions en mousse polyuréthane.
Son travail détourne les matériaux industriels et interroge la société de consommation.
Son œuvre emblématique, le Pouce, est devenue une icône monumentale de l’art contemporain français.