Sabrina, 54 ans, sdf pas oubliée, grâce au Collectif "Les morts dans la rue"

Sabrina, 54 ans, sdf pas oubliée, grâce au Collectif "Les morts dans la rue"

(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)

J’erre dans Paris, je marche tel un petit soldat, je file droit. J’écoute les vibrations de mes pas sur le bitume, je visualise mon squelette sous ma chair, les percussions de mon rythme cardiaque résonnent dans l’espace interne de ma cage thoracique. J’ai La sensation étrange qu’un air pollué s’invite de force dans mes narines. Il y a du rythme, de la répétition, je deviens une danseuse urbaine répétant le même geste.

Je sens tout de manière excessive, je ressens mes muscles, mes tendons, mes articulations. Mon esprit voit chaque détail à l’intérieur et mon corps ressens tout de l’extérieur. Je visualise mes organes. Mon corps c’est ma machine à mouvements physiques, elle détient mon esprit comme une matière redoutable. La pensée et le rythme cardiaque sont de connivence.

Les bâtiments défilent sous mes yeux, je suis un pion dans un labyrinthe. Un « pacman » dans un jeu d’arcade qui avance en gobant ses pas. Toujours le même parcours, de la répétition dans la répétition. Une mise en abîme de moi-même. Je suis dans le monde et hors du monde. Je n’ai pas de rendez-vous, pas d’objectif, pas de personne à voir, j’avance, je vie, je ressens, je capte, j’enregistre, j’emmagasine, je pompe, j’absorbe tout, j’analyse tout du dehors au dedans et du dedans au dehors. Tout va très vite dans ma tête.

Paris, elle, est en « action-utile », en business, en « pas le temps », en rendez-vous, en voyage furtif, en affaire, en famille, en amoureux, en vacarme, en danger, en colère, en pickpocket, en misère, en richesse, en matériel, en transit, en visite, en shopping.
Soudain, une petite pancarte, sur un mur, dans un coin de rue capte mon attention tel un aimant émotionnel. La pancarte est orange, je me sens orange. La pancarte est froide, sobre mais elle existe.

« Sabrina, 54 ans, sans domicile fixe, est décédée le 29 décembre 2025 au 158 rue Saint Martin. Si vous la connaissiez et disposez d’informations permettant de lui rendre hommage, merci de nous contacter. » Collectif les Morts de la Rue.

À côté une autre pancarte :

« Sabrina est décédée le 29 décembre 2025 à l’âge de 54 ans. Elle sera inhumée le jeudi 12 février au cimetière Parisien de Thiais. Temps de recueillement de 8h à 8h30 à l’institut médico-légal. Inhumation vers 9h30 au cimetière Parisien de Thiais. Vous pourrez rencontrer les accompagnant-es du Collectif Les Morts De la Rue.

Le temps s’arrête en moi. Le monde s’ouvre sous mes pas. Je ressens le vertige, le précipice. Je sens la violence, le rejet, le froid, la pluie, le vent, le manque d’hygiène et ces détournements, par milliers, des regards croisés. Ce 29 décembre il faisait glacial, c’était quelques jours après Noël, quelques jours après les repas gargantuesques, quelques jours après les cadeaux offerts. Où étions- nous tous ce 29 décembre pendant qu’une femme mourrait dans l’indifférence ?

C’est gris-noir-marron, c’est gluant, c’est sale. Sabrina, je ne te connais pas, ni ta vie, ni ton histoire ni ton visage. Nous avons presque le même âge. Stabat Mater de Vivaldi dans mes oreilles. Le "Collectif des Morts de la Rue" a mis de la poésie sur les murs pour toi, de la poésie dans mon coeur aussi. Leur action te font exister, et c’est un peu de dignité retrouvée.

Sabrina, je pense à toi.
Sabrina, un dessin pour toi.

https://memoiredesmortsdelarue.wordpress.com/?ref=spelling