Neurodiversité et justice : quand le trouble devient dossier pénal

Neurodiversité et justice : quand le trouble devient dossier pénal

On n’en parle presque jamais, et pourtant la question est réelle, complexe et profondément dérangeante : comment certains troubles neurodéveloppementaux comme le TDAH, les troubles du spectre de l’autisme ou d’autres troubles associés peuvent-ils conduire des personnes à se retrouver face à la justice, parfois à juste titre, parfois de manière profondément injuste ?

Il faut d’abord poser une base claire : ni le TDAH ni l’autisme ne rendent quelqu’un criminel. Ce ne sont pas des fabriques à délinquance. Mais ce sont des fonctionnements neurologiques spécifiques qui, lorsqu’ils ne sont ni compris, ni accompagnés, ni pris en charge, peuvent créer des situations à risque dans un système social et judiciaire qui ne sait pas les lire.

Chez certaines personnes TDAH, l’impulsivité, la recherche de stimulation, la difficulté à anticiper les conséquences ou à réguler la frustration peuvent favoriser des passages à l’acte rapides : bagarres qui dégénèrent, violences verbales, conduites routières dangereuses, délits liés aux addictions, vols impulsifs sans réelle préméditation. La loi, elle, voit un acte et un dommage ; elle ne voit pas toujours le déficit d’inhibition ou la désorganisation cognitive qui ont précédé l’explosion. Cela n’annule pas la responsabilité, mais cela change la compréhension du mécanisme. Si rien n’est traité, le risque de récidive demeure, non pas par volonté de nuire, mais parce que la régulation interne reste défaillante.

Du côté du spectre autistique, le problème est souvent ailleurs : il réside dans la lecture des codes sociaux. Difficulté à percevoir les signaux implicites, rigidité comportementale, centres d’intérêt envahissants, interprétation littérale des situations, gestion compliquée des limites interpersonnelles… Dans certains dossiers, on retrouve des faits qualifiés juridiquement de harcèlement, d’atteinte, de menace, alors que la personne n’a pas perçu la gravité de son comportement ni compris qu’elle franchissait une frontière. La loi sanctionne l’acte, pas l’intention ou la capacité fine de compréhension sociale.

Or le discernement n’est pas toujours totalement aboli, il est parfois partiellement altéré, ce qui place ces situations dans une zone grise que le droit traite mal. À cela s’ajoute un autre angle mort : la procédure elle-même. Garde à vue, auditions longues, pression, questions abstraites, confrontation directe, environnement bruyant et lumineux… pour un profil hypersensible ou désorganisé, c’est un terrain neurologiquement hostile. Une crise sensorielle peut être interprétée comme une résistance.

Un mutisme temporaire comme un refus de coopérer. Un récit décousu comme un mensonge. Beaucoup de personnes neuroatypiques ne correspondent pas aux critères implicites de crédibilité : elles ne regardent pas dans les yeux, ne manifestent pas l’émotion attendue, racontent les faits dans le désordre ou se perdent dans les détails. Dans un système qui valorise la cohérence linéaire et l’expression émotionnelle standardisée, cela peut peser lourd.

On peut alors être mal compris en tant que mis en cause, mais aussi en tant que victime. Il existe également des situations où les ennuis judiciaires sont largement disproportionnés : signalements abusifs pour comportement « étrange », contrôles répétés, suspicion liée à une attitude jugée atypique, interventions policières lors de crises d’angoisse ou d’effondrement. La marginalité comportementale attire le soupçon dans une société qui tolère mal l’écart. Une fois que la machine judiciaire s’enclenche, l’étiquette peut coller longtemps.

La question centrale n’est donc pas de nier les faits ni de tout excuser. Elle est de savoir si le système tient compte du fonctionnement neuropsychologique dans l’évaluation de la responsabilité et dans la réponse pénale. En droit, l’abolition du discernement est rare ; l’altération partielle existe mais reste difficile à apprécier finement dans le cadre des troubles neurodéveloppementaux. Trop souvent, faute d’expertise spécialisée, la réponse est standardisée : peine classique, injonctions génériques, incarcération quand elle aggrave pourtant l’anxiété, la désorganisation et le risque suicidaire.

On punit sans traiter. Or une justice réellement équitable devrait intégrer que certaines vulnérabilités neurologiques augmentent le risque d’erreur, d’incompréhension et de récidive si rien n’est adapté. Former les acteurs judiciaires, imposer des expertises neuropsychologiques lorsque le fonctionnement cognitif est en jeu, adapter les conditions d’audition, privilégier les réponses thérapeutiques quand elles sont pertinentes : ce ne serait pas du laxisme, ce serait du réalisme. Le vrai tabou, c’est d’admettre qu’une partie des parcours judiciaires de personnes TDAH ou TSA ne relèvent ni d’une pure dangerosité ni d’une pure innocence, mais d’une collision brutale entre un cerveau différent et un système rigide.

Juger sans comprendre ce cerveau, c’est juger à moitié. Et une justice qui ignore la neurodiversité risque, sans le vouloir, de punir la différence autant que l’infraction.