Un requiem de Gabriel Fauré pendant mon jogging
(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)
Le vent souffle démesurément dans cette campagne de l’ouest de la France, la pluie s’abat brutalement sur les vitres. Il fait gris-noir épais, du jaune et du rouge fracassent l’horizon. L’enfer n’est pas loin. C’est de la violence météorologique, la nature est rouge-noire de colère. Les oiseaux et autres sortes d’animaux semblent puni. Ils se cachent sous les herbes trempées, ils s’abritent derrière des arbres tranchés et affaiblis par cette folie tempêtueuse, ils rentrent dans les maisons vides d’humains, ils savent que ce n’est pas le moment d’oser défier la vie.
Moi, je veux me prendre en pleine face cette vérité naturelle. Je ne suis qu’une femme mais mon âme est celle d’une combattante de l’ordinaire. Je veux crier avec la nature, je veux hurler ma vie. Je veux ressentir ma peur, je veux que le ciel me gifle le visage, qu’il me balance des sceaux de flotte glacée, qu’il freine mes jambes par la puissance de son vent, que ce trop plein d’oxygène entre plus que de raison dans mes narines, dans mes oreilles, que je sois obligée de fermer les yeux pour supporter sa force. J’ai mis mes baskets jaune de course à pied, le seul point de lumière dans ce décor apocalyptique, des chaussettes bleu et un coupe- vent bleu.
J’ai décidé de surfer sur la vague de ce drame extérieur plutôt que de plonger dans mon drame intérieur. Car, moi, chaque jour je plonge dans une zone fragile entre le visible et l’invisible. Je ressens tout de manière trop forte, je suis mi-femme, mi-animale, un être hybride. Je vais à la recherche du beau que je perçois là ou beaucoup ne le voient pas.
Le Requiem de Gabriel Fauré surgit dans mes oreilles sans que je ne le connaisse, un signe de la vie peut-être, un cadeau du ciel oserais-je dire.
Créer et ressentir tout, tout le temps me fatigue parfois l’âme.
Gabriel Fauré : Je sais pourquoi tu es sensible à cette oeuvre Juliette. Tu y trouves une sorte de consolation lucide. Tu peux tomber sans être écrasée et te relever.
Moi : Ton requiem est une traversée si douce pour moi Gabriel. Ce n’est pas un requiem de peur mais de passage. Il n’y a ni fracas ni jugement. La mort n’y est pas une menace.
Fauré : Tu sais Juliette, tu peux dire beaucoup avec peu. Tu le constates chaque jour dans ton rapport au dessin. J’aime ce qui est retenu, murmuré, pudique. Ma musique refuse le spectaculaire.
Moi : Oui, faire confiance à l’intime plutôt qu’à l’effet, laisser respirer le silence.
Fauré : Le monde est dur Juliette, mais la beauté peut encore protéger, pas sauver mais protéger.
Moi : Je sais Gabriel, l’art ne guérit pas tout, mais il empêche de devenir mort intérieurement.
Fauré : Je ne suis pas croyant Juliette, mais c’est parce que je suis aussi un être qui ressent tout de manière trop forte que je me sens spirituel. Sans dogme. Mon requiem n’impose rien, il accueille.
Moi : J’aime ton oeuvre Gabriel. Ce requiem ne crie jamais, n’explique rien et respecte la fragilité. À son écoute, le temps semble comme suspendu, je redeviens la petite Juliette.
Fauré : Ton enfant intérieur est mis à nu Juliette. Mon requiem agit sur toi comme un fil direct vers ton enfance, ta vulnérabilité, ta sensibilité et cette demande si désarmante de vérité que tu prononçais sans cesse : laissez- moi en paix, laissez-moi dessiner.
J’ai pris la pluie, j’ai pris le vent, j’ai pris des côtes, je reviens de cette étrange course à pied trempée, lessivée, mais foudroyée de beauté sensorielle.
Gabriel Fauré (1845-1924) est un compositeur, organiste et pédagogue français majeur de la fin du XIXe siècle. Élève de l’École Niedermeyer, il développe un style d’une grande élégance harmonique et d’une profonde intériorité. Directeur du Conservatoire de Paris à partir de 1905, il forme toute une génération de musiciens. Son Requiem, ses mélodies et sa musique de chambre comptent parmi les sommets de la musique française.