Ce que la violence des enfants dit de nous
À chaque fois que l’actualité nous jette au visage l’image insoutenable d’un enfant qui poignarde son professeur, d’un adolescent qui frappe, qui menace, qui bascule, le même réflexe s’impose : l’effroi, puis la recherche immédiate d’un coupable. Et presque toujours, la même réponse mécanique : plus de sanctions, plus d’autorité, plus de répression.
Comme si la violence des enfants était une anomalie surgie soudainement dans un monde par ailleurs sain.
Or cette violence n’est ni soudaine ni inexplicable. Elle est lente, accumulée, incubée. Elle est le résultat d’années de renoncements, d’angles morts, de politiques de court terme et d’un aveuglement collectif face à la souffrance psychique de toute une génération.
Depuis la crise du Covid, quelque chose s’est profondément déréglé. Isolement prolongé, disparition brutale des cadres scolaires et sociaux, enfermement dans les écrans, anxiété permanente, familles fragilisées, précarité accrue. Des adolescents ont traversé une période fondatrice de leur construction sans repères stables, sans présence adulte suffisante, sans accompagnement psychologique digne de ce nom.
On a parlé de continuité pédagogique. On n’a presque jamais parlé de continuité psychique.
Aujourd’hui, cette fracture éclate dans les collèges, dans les lycées, dans l’espace public. Les enseignants ne font plus seulement face à des élèves indisciplinés, mais à des jeunes profondément désorientés, parfois à bout, incapables de formuler leur mal-être autrement que par la violence. Une violence brute, désespérée, souvent incohérente, mais toujours signifiante.
Et face à cela, que faisons-nous ?
Nous empilons les sanctions.
Nous excluons.
Nous suspendons.
Nous sécurisons.
Nous criminalisons.
Comme si l’on pouvait réparer une psyché fissurée à coups de règlements intérieurs.
La sanction a son rôle, bien sûr. Une société sans règles est une société qui abdique. Mais croire que la sanction constitue une réponse suffisante relève d’une illusion dangereuse. Punir un enfant déjà en rupture, déjà fragilisé, déjà en colère contre un monde qu’il ne comprend plus, c’est souvent renforcer ce qu’on prétend combattre.
Car derrière ces passages à l’acte, il y a presque toujours une même toile de fond, une jeunesse livrée à elle-même sur le plan mental, des services de santé scolaire exsangues, des psychologues absents ou débordés, des enseignants transformés malgré eux en amortisseurs sociaux, des parents épuisés, souvent culpabilisés, rarement soutenus.
Les refus d’obtempérer, les violences urbaines, les agressions en milieu scolaire ne sont pas des phénomènes séparés. Ils appartiennent à un même paysage : celui d’un cadre sanitaire, éducatif et social qui craque de toutes parts et dont les failles se manifestent désormais de façon spectaculaire.
Il ne s’agit pas d’excuser. Il ne s’agit jamais d’excuser. Une agression reste inacceptable. Une arme dans une école est une ligne rouge absolue. Mais refuser de comprendre, c’est accepter que cela recommence.
Comprendre, ce n’est pas minimiser. C’est agir en amont. C’est investir là où cela ne se voit pas immédiatement : dans la prévention, le soin, l’accompagnement, le lien humain.
La vraie réponse est moins bruyante que les discours sécuritaires. Elle est plus lente, plus coûteuse, moins rentable politiquement. Elle consiste à reconstruire une présence adulte solide autour des enfants, à renforcer massivement la santé mentale à l’école, à redonner des moyens à la médecine scolaire, à former les enseignants à repérer la détresse, à soutenir les familles avant qu’elles ne s’effondrent.
Éduquer plutôt que réprimer.
Prévenir plutôt que punir.
Soigner plutôt que stigmatiser.
Une société qui abandonne ses enfants finit toujours par redouter leur violence. Et une société qui a peur de sa jeunesse signe, sans toujours le savoir, l’échec de son propre avenir.
La violence des enfants ne nous choque pas seulement parce qu’elle est insupportable. Elle nous choque parce qu’elle nous oblige à regarder en face ce que nous avons laissé se déliter. Et ce regard-là, manifestement, nous avons encore beaucoup de mal à le soutenir.