Le Jambon-beurre d’Henri Matisse

Le Jambon-beurre d'Henri Matisse

(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)

Je pose un subtile jaune-doré un peu pailleté sur un graphisme nerveux, brut, fin et noir. Le contraste m’interpelle, c’est comme un plat sucré-salé. Le dessin et la couleur sont bien plus que des disciplines pour moi, ce sont mes outils de survie intérieure. J’entends des pas derrière moi. Je sens sa présence quand j’utilise ce jaune-doré dans mes dessins. L’éternité pour cet explorateur de la couleur dans mes pensées.

Matisse prend délicatement mon petit carnet de dessin dans ses grosses mains et le feuillette.

Moi : Tu sais bien que tout commence par un trait Henri, un dessin. C’est ma structure, l’ossature de mes territoires imaginaires. Dessiner c’est ma façon de tenir ce monde à une distance que j’estime comme raisonnable, c’est organiser, mettre de l’ordre dans ce que je ressens comme du chaos.

Matisse sourit : Je comprends, tu sais Juliette, je connais la guerre et la maladie. La couleur m’a apaisé, elle m’a offert un lieu habitable pour l’oeil et l’esprit. Quand tout vacille pour toi, le trait te permet de penser droit. Tu as l’obsession du cadre, de la ligne juste c’est une nécessité vitale. Tout se dissout quand tu ne dessines pas. Quand tes émotions débordent, le dessin lui, tranche, décide, met des limites.

Moi : Oui, dessiner c’est comme un acte de lucidité.

Matisse met une main sur mon épaule comme un maître le ferait à son élève.

Matisse : À l’inverse, la couleur est ta faille assumée. Elle vient après la ligne, comme une respiration, un saut dans le vide ou une prise de risque. La couleur n’illustre pas le dessin : elle le contredit parfois, le trouble, le rend vivant.

Moi : Chez moi la couleur est liée à la sensation, à la synesthésie, au corps. Elle n’est jamais décorative. Elle porte une charge émotionnelle, presque physique. Une couleur mal placée peut mentir. Une couleur juste peut dire ce que les mots trahissent.

Matisse : Dans toute ma vie de recherche et cet amour que j’ai pour la création, je peux te dire que la couleur n’est ni un ornement, ni un effet. C’est le coeur même de la pensée. Je n’ai jamais souhaité décrire le réel mais j’ai osé le réinventer par mes couleurs. Je n’ai pas voulu imiter la nature mais en extraire une vérité sensible. Tu as pu remarquer que chez moi les visages peuvent être vert, le ciel rouge, les intérieurs irréalistes.

Moi : Oui, et je sais que ce n’est pas de la provocation chez toi Henri.

Nous rions tous les deux comme deux vieux amis fidèles et complices.

Moi : La couleur est chez toi un équivalent émotionnel. Elle dit ce que tes motifs ne peuvent pas dire seuls. Elle est aussi un espace, elle remplace pour toi la perspective.

Matisse s’agace.

Matisse : C’est épouvantable à dessiner la perspective ! Ça manque cruellement de poésie.

Moi : On voit bien que tu as trouvé un stratagème pour l’éviter, c’est ton utilisation de la couleur qui devient l’architecture. Une surface bleue peut être un mur, une ombre, un silence. Tes aplats colorés construisent à eux seuls la profondeur, organisent la composition, guident le regard. Bien mieux qu’une leçon théorique sur la perspective !
Matisse : Et moi je perçois que le dessin et la couleur forment une tension permanente dans ton travail. Le dessin pense, la couleur ressent. L’un sans l’autre serait comme un sandwich jambon-beurre sans pain non ??

Nous rions à gorge déployée. Nous nous comprenons et parlons le même langage coloré.

Moi : Trop de dessin et je tombe dans le contrôle.

Matisse : En effet, cela devient une sorte de sécheresse graphique.

Moi : Trop de couleur et je me perds dans un imbroglio coloré.

Matisse : Tu cherches un équilibre instable, cet endroit précis où la rigueur et la fragilité coexistent. Regarde la dimension musicale aussi dans mon travail, toi qui y est particulièrement sensible. Je parle de rythme, d’accords, de dissonances. Mes couleurs se répondent comme des notes. Rien n’est laissé au hasard, comme chez toi une couleur en appelle une autre, s’équilibre ou se heurte. Mes tableaux tiennent par leurs tensions internes, pas par le sujet. Il en va de même pour tes dessins Juliette.

Moi : Tu sais Henri, quand les relations humaines me déçoivent par leur pauvreté ou leur imprécision, je reviens au trait et à la couleur. C’est ma langue parallèle. Là, rien ne triche. Tout est immédiatement vrai ou faux.

Matisse : La couleur vise la joie Juliette. Au sens profond. Une joie grave, conquise. La couleur est notre espace de réparation. La couleur pense, structure, ressent et nous soigne. Nous n’illustrons pas le monde toi et moi, nous essayons de nous le rendre plus vivable.

Un art d’équilibre, de pureté, de calme.