Ce lien qui me rattache au monde 

Ce lien qui me rattache au monde

Une lumière franche coupe l’espace du jardin en deux verts distincts. Un vert très foncé et un vert pomme très lumineux. Du jaune, du orange et du rouge dans les arbres. Des touches très subtiles de ce peintre de la nature. Radiohead à l’écoute, une boisson dorée et un dessin qui naît sous ma main. Du vert pomme dans le jardin et le goût de la pomme dans ma bouche. L’air pur entre dans la pièce, je ne sais pas si il fait froid, je ne le ressens pas tel quel mais les maisons autour ont allumé leur cheminée. Moi, je brûle de couleurs. Je trace du vert sur du jaune entouré de rose.

Combien de temps avez-vous mis pour faire ce dessin ? On me demande souvent. Je ne peux répondre que par un temps certain car mon travail se trouve hors du temps et a été réalisé sans se préoccuper du temps. Le temps est une invention de l’homme. L’Art est en dehors de cette qualification et pourtant ma vie dans le quotidien est rythmée par des horaires millimétrés. Des calculs de temps d’organisation ; des calculs de grammes, de kilos, de mètres, de distance. 

Quand je dessine il n’y a plus de temps. C’est mon espace libre sans contraintes. Je ne compte pas ce que je fais sur le papier c’est d’ailleurs le seul moment de ma journée. C’est selon moi indécent de compter le temps de création. Le temps réel est en parallèle comme le reste de la vie. Je suis entièrement prise par ce que je fais. Corps et âmes. Qu’elle question étrange pour moi et pourtant légitime.

C’est un temps hors temps, hors de la vie ou complètement dans la vie. Intense. Forte. Je suis prise par une émotion intense, violente, presque orgasmique si j’ose dire. Je vibre avec les couleurs et les formes. C’est mon corps tout entier qui entre dans une certaine chorégraphie de l’intime. Je m’extrais involontairement d’une certaine normalité. Je ne compte plus la vie. La solitude c’est ma peine et ma grande joie. C’est un bonheur et un gouffre ouvert sur l’enfer. Mon monde se trouve au dessus du coeur des flammes. Au dessus sur un fil. Un humain hors de la terre, je frôle le sol. Je m’accroche parfois aux parois.

Je me sens une guerrière, une survivante d’un monde étouffant. Je ne veux que créer, dessiner et écrire. C’est mon identité, ma personnalité, ma singularité sans fard.
Prendre, sentir, ressentir, enregistrer, emmagasiner, mémoriser dans ma tête et dans mon corps. Il y a comme des perles dans l’herbe, des billes minuscules, c’est la rosée, la douche de pureté de la nature. C’est étincelant, des paillettes, des bijoux offerts par la vie.

Je pense contrôler un monde dans un monde que je ne peux contrôler. Il y a une barrière en moi, une peur du banal, des choses courantes. Personne ne s’inquiète des choses courantes, mais moi si. Je me sens vide et remplie à la fois. Vide de lien avec la société du banal, du normal et paradoxalement pleine, remplie de la vie, de sa beauté, de sa fragilité, de ses couleurs.

C’est le matin, il fait froid, un peu plus que d’habitude et le jour se lève sublime de virginité. Il est pur, neuf, vierge comme une nouvelle page blanche, prête à recevoir un nouveau dessin. Tout est possible, tout peut se créer, s’inventer. C’est la possibilité d’un renouveau encore plus beau, encore plus puissant, plus intense. Je ressens dès lors de l’envie, du désir, de l’excitation pour découvrir ce nouveau monde. Je prends les images par la rétine et je les ressens des poumons jusqu’au coeur. Je prends tout ce qui m’est offert. Je prends les rayons du soleil, je prends les lignes et les formes de la nature, j’enregistre. J’observe le vol des oiseaux comme j’observe le plan des étoiles. La trajectoire de ces êtres volants, le groupe qu’ils forment, leur contact, leur lien, leur langage. 

Je ne sais pas, jamais, comment va commencer un dessin ni comment il va se terminer. C’est le dessin qui décide, il va me parler, au fur et à mesure du trait et des couleurs il va me murmurer, m’interpeller. Là je suis complètement à son écoute, en pleine présence. Je suis alors, attentive à la moindre vibration, au soupçon de changement de ton. 

Parfois je crois que c’est l’amorce, l’approche et ce n’est qu’une fausse fin de non retour. J’interroge l’oeuvre et je m’interroge. Un dialogue visuel interne s’installe entre l’oeuvre et mon regard porté dessus. Une fin est-elle envisageable à cet instant ? Ou dois-je encore pousser, poursuivre le chemin de la ligne.
Dans la création il n’y a aucune certitude, rien n’est figé tout est possible, envisageable à l’inverse de mes rituels quotidiens.

Chaque dessin raconte mille histoires. Chaque dessin intègre ma parole silencieuse. Il renferme mes messages. Un langage que je ne sais exprimer. Cela devient esthétique car ce sont mes trésors, des bijoux sur papier. Chaque trait a un sens, un mot inventé, scellé pour l’éternité. 
Je donne tout dans l’ici et le maintenant. Ma vie pour l’art, ma vie pour la création. Sortir de cet instant m’est très difficile, je suis comme droguée, hypnotisée, dans un ailleurs d’où je ne souhaite pas revenir. Ce n’est pas un lien, c’est un cordon ombilical que je dois couper. C’est extrêmement violent. 

Ce lien me rattache à mon monde, tout en m’extrayant de celui-ci. Il me propulse dans un ailleurs comme quand Spider-Man crache ses fils pour se déplacer telle une araignée géante, moi je propulse mon lien à l’art pour voyager sur mes territoires de formes et de couleurs. 

Une nouvelle épaisseur de trait couplé à une couleur c’est un nouveau départ, un nouveau voyage à l’intérieur même du dessin. En prenant ce nouveau risque graphique je sais que la destination ne sera pas finale et qu’au bout de ce périple m’attends un autre fil de couleur. 

Je suis hors du temps, je m’extrais d’une certaine normalité. Je ne compte plus en terme d’heure ni de minutes mais en terme d’intensité, de focus sur la réalisation même. Le temps du dessin n’a pas de limites, pas d’horloge. Plus rien n’existe en dehors de la réalisation. Il se passe une mise au monde d’une oeuvre, une naissance pour l’éternité. C’est sacré et mon temps est sacrifié, offert tout entier pour créer. 

Juliette Savaëte née en 1975 est plasticienne et peintre diplômée des beaux arts de Paris et Camberra (Australie). Elle est également Art thérapeute. Elle vient de finir la rédaction de son premier livre autobiographique et Manifeste d’art.