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Le Jour où j’ai partagé un repas avec Sophie Calle par Juliette Savaëte

Le Jour où j'ai partagé un repas avec Sophie Calle

(Dans cette série exclusive sur Lemague.net, Juliette Savaëte nous raconte ses rencontres imaginaires avec les grands artistes du monde de l’art, morts ou bien vifs.)

Je mange toujours la même chose. J’ai quelques repas de prédilection, des menus que j’ai expérimenté, testé et noté dans un carnet. Oui, parce que je note tout aussi. Je vis dans un monde de petits papiers, de petites notes, de petits dessins. Mon monde est vaste dans ma tête alors j’ai besoin de repères et la nourriture en fait partie. C’est ma stratégie d’équilibre. Manger toujours la même chose est une sécurité sensorielle. La nourriture ce n’est pas qu’un goût. Il y a la texture, l’odeur, la température, le bruit en bouche. Quand je mange ce que je connais rien ne m’agresse. Changer de menu c’est la possibilité de me confronter à un risque sensoriel qui peut être très violent.

J’ai appris à refuser les invitations à dîner, ce n’est ni un caprice, ni une lubie ni une forme d’anorexie mentale ou autre bigorexie. C’est bien plus chic, plus poétique. Manger toujours la même chose c’est aussi ne pas avoir à choisir un autre menu et de devoir prendre des décisions. C’est le genre de chose qui m’épuise, une surcharge mentale qui m’envahie. Une pollution nerveuse. j’aime ce qui est stable, repérable, maîtrisé. Un plat identique c’est un repère comme une musique qu’on met en boucle pour se calmer ou un trait de crayon que l’on répète de manière obsessionnelle pour s’apaiser.

Je mange pour me nourrir pas pour varier. Si un aliment fonctionne, que ma digestion est bonne, que mon énergie est là, que je pense aux meilleurs macro et micro nutriments alors pourquoi devrais-je changer ? La nourriture est une sorte de territoire contrôlable, un îlot de stabilité.

La couleur se retrouve dans mes plats. J’ai besoin que mon assiette soit comme une palette de peintre. Je trie les couleurs et j’ai des périodes de blanc, de vert, de orange. Je ne mélange pas les teintes donc je ne mélange pas les aliments. J’ai besoin d’avoir l’intensité de la teinte, du goût et de la texture. Si tout est mélangé cela brouille mes sensations visuelles et gustatives.

Ce soir et comme tous les soirs depuis des mois j’ouvre mon frigo pour en sortir des choux de Bruxelles. Repas vert presque fluo.
- Sophie Calle : Tu sais Juliette, que ce rituel intime que tu t’octroies repas après repas je le partage aussi. J’en ai d’ailleurs fait une oeuvre conceptuelle. Ton quotidien est une oeuvre d’art, n’en ai pas honte.

Moi : Certains ont tenté de me forcer, se sont moqués ou m’ont fait la morale voire pire ont adopté une attitude infantilisante.

Sophie : Tant que ta santé est bonne il n’y a aucun problème. Je dirais même que c’est une intelligence d’adaptation pas un défaut.

Moi : Toi aussi tu continues à manger chaque jour un repas composé d’une seule couleur ? (Rouge, blanc, vert, orange etc.).

Sophie : Oui, rien d’extraordinaire pour nous deux. C’est tellement étrange pour les autres que je l’ai documenté par des photographies, des listes d’aliments et des textes courts. Ça a fait le « buzz ». Tu sais Juliette, quand c’est présenté sous forme d’oeuvre conceptuelle c’est mieux perçu. Mais toi et moi nous savons bien que c’est notre manière d’être au monde.

Nous rions de notre complicité gustative.

Moi : Ce que les gens ignorent c’est que la contrainte est notre moteur artistique. La règle crée du sens pour nous.

Sophie : On a besoin que notre quotidien devienne art. Pour nous deux manger n’est pas banal, c’est un acte pensé. Pour la société c’est un acte de partage. Nous avons besoin de ce contrôle face à notre chaos intérieur.

Moi : La méthode qui sert à tenir debout. La solitude en filigrane. Manger seule, ritualiser, ordonner, penser.

Sophie : Manger toujours la même chose, faire des repas colorés et ritualiser c’est mettre de l’ordre, de la poésie et du sens dans un geste quotidien, quand la vie intérieure est instable.

le 01/02/2026
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