Prix des lecteurs de L’Express 2007

Prix des lecteurs de L'Express 2007

Notre collaborateur, François Xavier, participe cette année, en tant que juré, au Prix des lecteurs de L’Express. Ont paru, le 13 décembre 2007, un florilège d’extraits, de la première cession, des chroniques des douze membres du jury. En exclusivité pour Le Mague, voici l’intégralité des fiches de lecture de l’un des douze sages qui n’est pas toujours très tendre avec ses pairs … Sans doute l’une des raisons qui expliqueraient que les extraits publiés soient tous … positifs ?

Yannick Haenel – Cercle – coll. "L’Infini", Gallimard, juillet 2007
Cercle est un roman à savourer sans modération : cela tombe bien, il compte près de cinq cents pages … Poétique et ludique, chimérique et romantique, ce périple initiatique est truffé de clins d’œil, de trouvailles littéraires qui imposent un style, une voix, une musique lancinante qui capturent le lecteur dès la première page. Un grand livre c’est d’abord un style : comme un tableau de maître, il doit vous prendre à la gorge, vous déstabiliser pour mieux vous séduire. Yannick Haenel a ce talent-là ! Il a ce don du poète d’imposer l’image sur la musique du mot pour les associer dans une danse rituelle qui, à force de tourner sur elle-même comme des derviches déboussolés, permet à la trame romanesque de s’imposer dans toutes les fibres de votre corps. Et la lecture redevient un plaisir sans limite, une extase de l’impossible révélé dans son entier, surgissant en vous comme le feu d’un premier amour.
Convoquant Bob Dylan, Rimbaud ou le Velvet, Haenel sait qu’il agit seul, que cette histoire d’un homme qui plaque tout un beau matin et part à l’aventure risque de tourner court ; mais il sait aussi que ce cercle vertueux dans lequel il n’hésite pas à s’enfermer pourra aussi le libérer. Odyssée moderne en proie aux vicissitudes d’une société décalée, il y a aussi une lecture pédagogique en filigrane qui nous rappelle le mal qui ruisselle dans les couloirs de l’Histoire. Parti le nez au vent, errant dans un hôtel borgne en regardant les oiseaux dormir sur son lit la nuit ; passant ses premières journées de liberté dans un café à écrire et à disserter avec le taulier sur Homère, puis poursuivant une danseuse éphémère de ses charmes inavoués, le narrateur jouit de l’instant malgré les ombres portées qui dessinent un décor oppressant. La plongée en apnée dans les restes d’une Europe centrale exsangue impose un devoir de mémoire et une prise de conscience : l’insoutenable légèreté humaine ne pourra triompher. A moins que. A moins que l’enchantement des émois ne soit plus fort que l’attraction du pire. Pour cela il faudra tuer la bête qui sommeille en nous. Et pour le narrateur cela signifie franchir toutes les strates comme autant de portes d’un enfer qui rend possible de se libérer de tout désir Et la patience sera élevée à une sorte d’art, une forme de l’esprit : celui d’entendre les phrases comme elles viennent dans leur construction sensuelle et explicite, et de se laisser porter par le courant pour atteindre les variations de couleurs qui peignent la vie telle que, pour une fois, nous sommes en droit de vouloir la vivre.
Un livre que l’on rapprochera du Calme bloc ici-bas d’Alain Badiou (P.O.L), non dans le dessein – quoique – mais dans la volonté de se perdre pour mieux se (re)trouver, pour traverser le mur invisible qui joue ce tain illusoire qui ne revoie, finalement, qu’une image tronquée, mais une image tellement magnifiée par les rois du marketing qu’on en vient à oublier qu’on a une âme. Cercle est le révélateur dans lequel nous devons nous immerger pour que s’inscrive en lettres de feu la candeur des hommes, seul atout possible pour commencer notre travail de rédemption, et sauver ce qui peut encore l’être …

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Delphine de Vigan – No et moi – JC Lattès, septembre 2007
Les bons sentiments n’ont jamais fait de bons livres, et, ici aussi, l’adage se confirme. Si, dans un premier temps, l’on peut reconnaître une certaine empathie à se laisser porter par l’histoire, l’on devine au détour d’une phrase, à la fin d’un chapitre, que le ton n’y est pas. Ou plutôt, si : on nage dans le mélodrame. On colle aux pages à force de guimauve et cela sent la récupération. Un relent de populisme surnage d’un chapitre l’autre, comme pour nous dire la bonne parole sans forcer le trait ; une manière, en somme, de purger l’immonde bien au chaud dans son canapé. Puisque nous ne faisons rien de concret dans notre quotidien pour les SDF, alors lisons un petit roman facile, sans style ni prétention, mettons un mouchoir sur notre culpabilité et laissons-nous aller aux bons sentiments à bon compte, cela ne coûte rien … Justement, si !
Les remèdes à ce fléau d’inhumanité chronique qui gangrène nos cités sont légions mais nous ne faisons rien par manque de volonté politique. Il est certainement plus facile d’écrire un livre en instrumentalisant une adolescente – surdouée de surcroît, histoire de signifier que le peuple est atone, et que seuls des êtres d’exception pourraient changer le monde – ; ainsi, cette jeune fille s’éprend-elle d’une SDF pas beaucoup plus âgée qu’elle et affronte l’inertie de la société et les luttes des classes. Elle tente de l’aider, de la sortir de la spirale de l’échec, et tous les poussifs sont égrenés comme autant de portes ouvertes enfoncées : l’alcool, la crasse, la drogue, le refus d’obéir, l’incommunicabilité … Quelle tare que d’être SDF, comme si on le faisait exprès ! Mais la jeune fille se battra conte vents et marées, allant jusqu’à réussir à faire inviter la sans-abri chez ses parents. Lesquels voient dans cette nouvelle venue, une manière de panser la plaie encore suppurante de la perte de leur petite dernière … Pathos, pathos, quand tu nous tiens …
Vouloir écrire un roman populaire est toujours un pari risqué, car cela nécessite une plume habile, un style précis, une manière bien à soi de savoir manier le verbe avec peu de mots mais en parvenant à les combiner à l’infini pour construire une mélodie. Rien de tout cela ici, que du sentimental ajusté au chausse-pied pour tenter des effets de manches et faire pleurer dans les chaumières. Désolé, cela ne s’appelle pas de la littérature, tout juste du sensationnel de bas étage …

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Gilbert Sinoué – Moi , Jésus – Albin Michel, octobre 2007
Jésus n’est jamais ressuscité d’entre les morts pour la simple et bonne raison qu’il n’est … jamais mort ! La belle affaire. Mis à part les intégristes et les candides c’est une vérité historique qui n’a rien d’un scoop. Réinterpréter l’histoire de Jésus, pourquoi pas ? Mais depuis un certain L’homme qui devint Dieu – et surtout le tome2, Les sources – on peine à reprendre le chemin d’un énième opus. Gérald Messadié nous a tout dit. Alors sous quel prétexte vouloir encore en parler ? La signature de l’auteur ou son dessein ? Pari éditorial ou réelle volonté de brasser la matière pour donner un autre sens possible à la légende ? Un peu des deux finalement, car le romancier n’a pu s’empêcher de donner son avis à la fin du livre, sous la forme d’un index reprenant certains grands évènements comme les noces de Cana, le mythe de Marie-Madeleine, etc. Mais il y a un hic. Outre le fait que Sinoué est un remarquable écrivain, il avance certaines affirmations comme des évidences, sauf qu’il s’appuie sur des écrits que l’on sait plusieurs fois réécrits depuis les siècles des siècles ; et surtout, tout honnête homme sait que le grand écart entre la légende et la vérité est tel que jamais personne ne connaîtra les faits dans leur véracité. Donc : conjecture.
Voici un roman, bien écrit, soit, mais qui, pour sa majeure partie, n’est qu’une redite des Evangiles : Jésus écrit ses Mémoires dans un cachot, pendant deux ans, mis au secret par les prêtres qu’il combattait, ces derniers complotant contre Rome. On l’a descendu de la croix alors qu’il était encore vivant et on l’a mis au tombeau. Puis on l’a soigné, pansé, et sorti en cachette pour l’exfiltrer vers un lieu sûr. Mais certains disent l’avoir vu, ici et là. Miracle ? Ou bien Jésus aurait-il eu un frère jumeau ? Possible. Mais la narration de cette petite histoire policière (Pilate joue à cache-cache avec les apôtres et l’image de Jésus) s’enlise et Sinoué paraphrase les saintes écritures à longueur de pages. D’un « Lazare, lève-toi et marche » nous passons à un « Lazare, sors ! », certes plus directif, plus moderne, mais diantre ! dans quel but ? Sommes-nous face à une commande ou la source d’inspiration de sieur Sinoué est-elle tarie ? Ah quelle dure épreuve que de dénoncer un livre d’un auteur aimé, moi qui me réjouissais en l’ouvrant, encore tout en souvenirs d’Avicenne ou la route d’Ispahan ou du Livre de saphir ou encore La pourpre et l’olivier … Désenchantement, désillusion, déception !
Dans le registre de la farce sur le même sujet, mais avec quelle verve, quel humour, je conseille vivement la lecture de Merde à Jésus, un roman déjanté de Marcel Paquet qui mérite les feux de la rampe, lui ; quant à celui-ci, en mémoire de feu Jean-Edern qui ponctuait ses diatribes cinglantes d’un geste auguste qui accompagnait si bien sa parole, je dirai : on jette !

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Marisha Pessel – La physique des catastrophes – coll. "Du monde entier", Gallimard, septembre 2007
Roman intelligent s’il en est, roman érudit et cultivé, comme dirait van Meer père, intellectuel allumé qui balade sa fille d’école en école au gré de ses humeurs universitaires puisque môssieur n’aime que trop voyager et ne veut pas "s’enterrer", dut-il l’être sur la plus prestigieuse chaire des Etats-Unis. Mais roman brouillon aussi, roman long, très long, trop long, peuplé de digressions inutiles et de références répétitives et assommantes qui finissent par tuer le rythme, laminer le style et lasser le lecteur …
Dommage, car le périple de Bleue, qui a perdu sa mère à l’âge de cinq ans et qui s’accroche comme une algue à son rocher de père, ce Gareth, universitaire extraordinaire qui collectionne les Sauterelles tel un marin au long cours qui n’affectionnerait que trop la compagnie mesurée des femmes, démarrait bien, laissait espérer … Las, le marketing qui a entouré la sortie de ce livre ne suffit pas à faire passer la pillule.
Marisha Pessl est une jeune (27 ans) et ravissante femme blonde, les critiques sont aux trois quart des hommes, doit-on y deviner une séduction qui serait autre que littéraire ? Un engouement subjectif ? Les entretiens qu’elle a donnés à la presse française font rapport de son sourire, de ses petits gestes pour se recoiffer entre chaque question, de sa propension à rougir facilement … mais son livre ? Présenté comme une aventure abracadabrante il l’est, mais dérouter n’est pas bien écrire par définition.
L’intrigue se passe dans le campus d’une grande école de Caroline du Nord sis dans un parc aux arbres magnifiques. Le hic, c’est que la professeur préférée de Bleue, Hannah Schneider, une femme magnétique au charisme implacable qui recevait quelques élèves chez elle tous les dimanches, est retrouvée pendue …
Sorte de biographie romancée de Bleue, ce journal qui n’en est pas un, est truffé d’anecdotes et de détails. Nous sommes ici au cœur de la littérature américaine hyper réaliste, parfois jusqu’à l’écœurement tant sont annotés, expliqués – voire dessinés – chaque situation, personnage, événement … On ne parvient pas à s’amuser de toutes les comparaisons car elles sont souvent tirées de classiques (littéraires, musicaux ou cinématographiques) américains que l’on ne connaît pas forcément, voire inventées. Il faut passer les cent premières pages pour que l’humour trouve sa place et parvienne à reléguer les références dans l’invisible, rendant la lecture plus plaisante. Puis vers la page 170, le coup de grâce : "le restaurant perdait ses cheveux (sa toiture tombait en ruine)". Comment laisser passer cela ? Le livre tombe des mains, déjà qu’il était lourd (+ 600 pages) voilà que l’esprit s’en est allé. Coup d’épée dans la baudruche qui explose en vol … On n’explique jamais un effet de style ! Quelle maladresse ! Mieux vaudrait à l’avenir que mademoiselle Pessl écrive un roman de 200 pages plutôt que de vouloir trop en faire …
Titrés en hommage aux grands noms de la littérature mondiale (Madame Bovary, Moby Dick, Paris est une fête, etc.), les chapitres s’enchaînent dans un faux rythme qui aurait pu transformer le roman en épopée, las, cette lecture en panorama grand vision qui s’étire et s’attarde s’essouffle. Un premier roman est souvent un écueil puisqu’on cherche à tout y mettre dès le premier essai. Indéniablement, il y avait ici matière à trois livres différents qui auraient été certainement moins indigestes …
Après le coup d’éclat de Donna Tartt qui s’imposa en un seul roman – mais qui demanda dix ans à s’écrire – avec Le Maître des illusions qui, lui aussi (hasard ?) se déroulait dans une grande école, la jeune Marisha Pessl a tenté l’impossible et s’en embourbée dans le maelström de ses idées au lieu de se tenir à son style. N’est pas Donna Tartt qui veut. Un deuxième essai plus concis est attendu. C’est maintenant que tout commence …

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Olivier Adam, À l’abri de rien, L’Olivier, août 2007
Roman de société par essence, le dernier opus d’Olivier Adam pose la question lancinante des priorités à laquelle l’on ne sait répondre. Doit-on hiérarchiser l’action humanitaire afin de nous protéger des flux migratoires ou doit-on aider tout un chacun de la même manière, quitte à prendre le risque de donner un signal politique que certains pourraient interpréter comme une incitation à venir immigrer en toute quiétude aux frais de la princesse ?
Le cœur a ses raisons que la raison n’a pas. Ainsi, Marie, la narratrice, consciente de la monotonie de sa vie compartimentée entre les horaires des enfants et la tenue de sa nouvelle maison, voit-elle comme un salut cette rencontre inopinée, un soir de pluie, quand un homme surgi de la nuit vient lui changer sa roue crevée. Nous sommes dans le Nord et le centre de Sangatte va bientôt fermer – jamais nommé mais son image plane au loin comme celle de ces Kosovars qui sont en réalité Pakistanais, Afghans, Iraniens, Soudanais, tous en quête d’un aller simple pour l’Angleterre …
Marie commencera par donner un coup de main au repas de midi pour finir par aider Isabelle qui reçoit chez elle une dizaine de réfugiés pour leur offrir, le temps d’une nuit, une salle de bains, un repas chaud et un lit sous les combles de sa maison. Se sentant enfin utile à quelque chose, Marie s’investit corps et âme dans sa tâche délaissant totalement ses enfants et son mari ; allant jusqu’à vider son compte de ses derniers euros pour payer un passeur …
Narrant la descente aux enfers de cette candide au pays de l’administration totalitaire qui n’hésite pas à envoyer des escouades de policiers avec chiens pour passer à tabac les réfugiés, histoire de les dégoûter de rester en France, Olivier Adam peint une fresque d’une rare humanité. Dans un style particulièrement épuré à la musicalité parfaitement intégrée aux pensées d’une jeune femme peu instruite mais diablement intuitive, il parvient à creuser le sillon du ressentiment que l’on peut avoir envers soi-même dès lors que l’on n’est plus en mesure d’assumer son statut, qu’il soit social ou humain. Planqués dans leur pavillon, souffrant du chômage et des fins de mois difficiles, ces citoyens volontairement aveugles à la détresse des autres fustigent Marie parce qu’elle aura osé. Agir. Dénoncer. Soutenir.
Là est donc bien l’utilité de ce livre, appuyer sur la partie immergée de l’iceberg qui habite nos cœurs d’occidentaux repus et bien au chaud. Avec le revers de toute médaille, soit-elle du courage et de l’humanisme : que faire face à l’horreur du monde ? Agir à son niveau, combattre les institutions, militer, détourner la tête, partager ?
Ce roman du cœur est aussi roman de la raison car il nous rappelle que, oui, personne n’est à l’abri de rien, et que la complexité politique des régimes n’a d’égal que la détermination d’êtres humains pour qui, quoiqu’il leur en coûte, aide et assistance doit être portée à tout un chacun parce que c’est un devoir prioritaire.