« La Campagne de Cicéron » de Jacques Davila, le film phare des années 90 ! par La Singette Missdinguette
« La Campagne de Cicéron » de Jacques Davila, le film phare des années 90 !

Quand le vaudeville se termine en drame et quand l’humour trébuche à chaque pas des personnages ! Vous en connaissez beaucoup de films de cette teneur ? Jacques Davila prodige du cinéma des années 90 peut prétendre à un ciné écrit et de très grande qualité qui se regarde avec le sourire et l’émerveillement. Ses paysages des Corbières n’ont pas vieillis, à part quelques rides à toute l’équipe des comédiens / comédiennes, tous et toutes parfait(e)s, on ne peut qu’apprécier la forte personnalité qui se dégage de ce cinéaste pour le moins singulier et attachant.

Tout a commencé un soir d’écoute sur France Culture lors de l’enregistrement du scénario de « La Campagne de Cicéron » avec les actrices et acteurs d’origine du film ! Coup de foudre intégral, le sacré Graal ! Des personnages pourtant assez imbuvables pas du tout dans le style de l’entourage du Bartos, des intellos créatifs en zizique sur festival, un affreux jojo du ministère de la culture, une compositrice musicale incolore et inaudible, un critique, une cantatrice pas chauve pour autant, un raté des planches… Tout ce petit monde réuni à la «  Campagne de Cicéron », veau de ville à la campagne et qui se canarde dans les pattes, la panade de leurs déconvenues amoureuses sur un ton alerte qui frise parfois le burlesque.

Un scénario débonnaire à fournir les nerfs des protagonistes au service d’un texte hors pair de Jacques Davila le réalisateur flanqué de Michel Gautier (acteur) et Gérard Frot-Coutaz. « C’était plus littéraire qu’un scénario » s’exclame Guy Cavagnac le producteur qui se réclame de Jean Renoir, son mentor. « J’ai toujours milité pour que les scénarios ne soient pas des projets de film à partir de quoi on fait quelque chose, mais au contraire qu’ils soient écrits, qu’ils aient déjà une forme. Jacques avait écrit un scénario admirable à lire. J’ai adoré cela chez Renoir, donc le retrouver chez un jeune réalisateur, ça m’a comblé. Tout le film était fait de moments très drôles et de moments aussi où on se dit que le drame est là aussi ». (Guy Cavagnac)

L’histoire : Christian (Michel Gautier) comédien au chômage après avoir été viré de la pièce qu’il répétait à Paname et en phase cyclothymique et autres mimiques qui frisent les désagréments de la vie de couple avec sa compagne Françoise (Sabine Haudepin), court se réfugier dans les Corbières chez son amie Nathalie (Tonie Marshall) musicienne contemporaine déphasée. Celle-ci en pince pour Hyppolyte (Jacques Bonnaffé), un haut fonctionnaire au ministère de la Culture dans les choux et complètement coincé. Christian fuit à nouveau et se retrouve à « La Campagne de Cicéron », propriété de son amie Hermance (Judith Magre) cantatrice à la retraite. Finalement tout ce beau monde va se retrouver en ce lieu habité aux conséquences du drôle de drame, échappatoire à leur condition obsolète et bidon.

Issu d’un cinéma pour le moins singulier, Jacques Davila ((1941 / 1991) a trois films à son actif : « Certaines Nouvelles (1976) / « Qui trop embrasse » (1986) et « La campagne de Cicéron (1989). On ne peut pas dire que le grand Jacques fut un réalisateur prolixe mais plutôt un homme qui aimait jouir de la vie et prendre son temps. « On devrait pouvoir attendre et butiner une vie durant, et enfin très tard on pourrait écrire les dix mesures qui seraient bonnes » (in le scénario du film). Le cinéma de Davila incarne le fil d’une existence en trois films.

A propos de son humour, je souscris totalement aux propos de Sabine Haudepin, actrice magnifique dans ce film qui joue Françoise l’amante malheureuse de Christian (Michel Gauthier), le paumé des planches qui se faufile entre les personnages dans le rôle du révélateur. « Le refus du naturalisme, il mettait en scène la trivialité des jours avec énormément d’esprit. C’était un point de vue très original, rien n’est attendu, rien n’est formaté. C’est une comédie de mœurs, mais c’est aussi un bestiaire. Il y a un côté Jean-Jacques Rousseau quand on écoute les dialogues. Il y a des hommes et des femmes. Il y a aussi des lézards, une pie, un espadon, des grenouilles, des rhinocéros, il y a toute une faune ».

Parmi les bestioles bizarres qu’oublie d’évoquer la Sabine, Tonie Marshall superbe Nathalie un peu zarbie relate la bête humaine de chez Christian, dans un dialogue hilarant au bord d’un trou d’eau où ce couple d’amis aiment à se baigner le plus souvent nu : « Oh ! Je n’ai jamais vu un prépuce pareil ! Quelle horreur ! Je n’ai jamais vu un prépuce aussi long. Mais, tu pourrais faire un nœud avec mon pauvre Christian. / Il me convient parfaitement. / Si mes amants avaient un prépuce aussi long et aussi fripé, j’exigerai qu’ils se fassent couper immédiatement. C’est obscène ! »

Les Corbières où se situent la plupart des scènes film ressemblent aux paysages d’Oran dont est originaire Jacques Davila. Comme pour Rohmer, Davila est un cinéaste qui écrit magnifiquement ses scénarios et a un très grand sens du détail. Dans une lettre parue dans les Cahiers du Cinéma en mars 1990, Rohmer fourbit ses éloges à Davila : « Vous apportez la rigueur, l’invention, l’intelligence, la poésie (la vraie, pas celle des vidéos clips), la vérité, la beauté des mots, des gestes et, ce qui n’est pas le moindre mérite, après tant d’années lugubres, enfin l’humour. Votre film montre que, non seulement le cinéma n’est pas « fini », mais que le monde qu’il scrute et fouille n’a pas fini lui aussi de nous révéler ses splendeurs quotidiennes. C’est un de ces films qui nous apprend à voir et nous donne envie de dire comme Rimbaud : « Maintenant, je sais saluer la beauté » ».

Le cinéma magistral de Jacques Davila déteste le psychologisme encombrant et conjugue avec brio le côté burlesque à travers les chutes au propre et au figuré de ses personnages. Il a été célébré par les plus grands auteurs cinéastes que sont Paul Vecchiali et Eric Rohmer. Un grand merci à la Cinémathèque de Toulouse pour son aide précieuse à la restauration de ce film ainsi qu’à Carlotta Films pour la diffusion. Ils ont permis la sortie pour la première fois de ce film en format DVD, accessible enfin à tous les publics.

O fête, quelle est la signification du titre du film, La Campagne de Ciréron ? Figurez vous parigos têtes de veau, que dans les Corbières, certaines maisons isolées entourées de vignes et qui sont des propriétés viticoles sont appelées des Campagnes. Est-ce aussi le cas dans le bordelais, il faudra que je me renseigne ! Alors ne vous privez pas du plaisir du cinéma de Jacques Davila à notre époque ou le cinoche est si moche ! Osez l’audace de ce film flanqué d’un certain humour pour le moins singulier, pied de nez à tous les navetons actuels et autres films à gros budgets sans âme ni corps.

La Campagne de Cicéron, de Jacques Davila, nouveau master restauré, couleurs, durée du film 107 minutes, avec Tonie Marshall / Michel Gautier / Sabine Haudepin / Jacques Bonnaffé / Judith Magre… ,distribué par Carlotta Films, 25 mars 2010, prix 19,99 euros

Suppléments :
Un vaudeville qui finit mal (48 minutes)
La restauration (14 minutes)
Galeries photos
Bande-annonce

le 28/03/2010
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